[« Activisme et recours à la violence »] Création du blog « Violence? Parfois oui… »

Reçu par mail, le 26/12/2012:

Bonjour,

Nous vous envoyons ce courriel pour vous signaler la création de notre blog « Violence ? Parfois oui… »

Nous inaugurons ce blog avec la publication d’une traduction inédite de l’introduction et des deux premiers chapitres du livre de Peter Gelderloos « How non-violence protects the state » (« Comment la non-violence protège l’État ») :

  • – chapitre 1 : « La non-violence est inefficace »
  • – chapitre 2 : « La non-violence est raciste »

Notre idée avec ce blog est d’ouvrir un lieu de débat en français sur le thème : « activisme et recours à la violence », en mettant à disposition des textes (et pour le moment au moins uniquement des textes) qui explorent ce thème.

Il ne s’agit PAS pour nous de sacraliser la violence, mais pas NON PLUS d’accepter la sacralisation de la non-violence. Pour nous, ces deux positions opposées sont simplistes et erronées ; c’est en tout cas le postulat qui nous a poussé.e.s à ouvrir ce blog.

Les textes que nous publions/publierons ne reflètent pas nécessairement nos idées. Nous les publions parce que nous pensons qu’ils sont dignes d’intérêt et donnent matière à réfléchir.

Faites circuler l’info dans vos réseaux !

Merci,

Les administrateur.ice.s du blog « Violence ? Parfois oui… »

Sur la misère étudiante

Ton quart de siècle

Pour ton papa l’Etat, entre 18 et 25 ans tu es un bébé, bébé-étudiant, bébé-Tanguy, encore chez les parents ou dans une cité U, un bébé qui tâtonne dans des études supérieures souvent décriées, décrétées inutiles d’emblée. Si ta famille est vraiment très pauvre, ton papa l’État te filera une bourse, sinon il estimera que la solidarité familiale permettra ta survie, il te renverra vers tes vrais papa-maman qui payeront pour toi. Si ta famille est juste au dessus de l’échelon, situation bâtarde de « pas assez pauvre pour être aidée mais pas assez riche pour t’aider », tu auras l’opportunité de rentrer dans la vie active avant tout le monde en décrochant un job étudiant à mi-temps, et à toi de jongler avec ces nouvelles variables du post-bac qui te tombent sur la gueule, toutes en même temps sinon c’est pas marrant. Les courses, le loyer, les factures, le lavomatic et les partiels, le stage peu ou pas payé et le mémoire à rédiger, et au milieu le timer du Macdo, l’inventaire abrutissant de la grande surface, la mobylette de Pizza X, les casiers du tri postal la nuit, la serpillère et le balai à chiottes, le costume de guignol pour distribuer les flyers, servir les autres au bar, le sourire obligatoire.

Entre 18 et 25 ans, si ta famille est pauvre, tu vas en chier, c’est écrit, c’est normal, t’es jeune, tu peux encaisser. Apprendre à vivre à découvert, faire traîner les factures quand la bourse est versée en retard ou que les imprévus te sautent à la gorge, le trop-perçu d’APL que t’avais pas vu venir, les manuels à acheter, la facture de gaz à trois chiffres. Tes velléités d’autonomie, tu les sentiras dans les premiers recommandés qui arriveront dans ta boîte aux lettres, menace d’interdit bancaire, de confiscation de chéquier. Le bocal à pièces jaunes sera l’allié de la dèche, faire des petits tas de pièces, toute cette masse métallique qui plombe ta poche et que tu recomptes soigneusement devant la boulangerie. Tu deviens le pro du discount, tu connais toutes les enseignes.

Si t’es déjà sorti des études, ton papa l’État t’explique qu’on va pas te filer le RSA, ça te donnerait trop envie de rien foutre, ça nuirait à ton autonomie, et puis ça ne serait pas pédagogique, de te verser de l’argent tous les mois sans contrepartie, tu risquerais de le claquer n’importe comment. Entre deux contrats précaires, tu feras avec rien, t’as pas assez cotisé pour le chômage, t’as bossé au black parce qu’il y avait rien d’autre, tu découvres que la boîte qui t’avait embauché a mis la clé sous la porte et ne t’a jamais déclaré, t’as pas assez d’expérience pour avoir un vrai boulot à temps plein. Sinon, tu claques un minimum de 200 euros de frais d’inscription à la fac pour pouvoir garder ton mi-temps étudiant, ta chambre en cité et le resto U.

C’est marrant d’ailleurs, ton papa l’État t’imagine toujours étudiant, 18-25 ans = étudiant, c’est imparable. Jeune. Irresponsable. Génération enfant-roi, pourrie-gâtée, on entend souvent ça, aussi. Génération de mômes qui ne veulent pas quitter le domicile parental parce que c’est plus confortable, maman qui lave les slips et fait à manger. Oui, si tu vis encore chez tes parents, c’est parce que t’es une feignasse sans volonté, ça n’a rien à voir avec le coût d’un loyer et les exigences kilométriques des bailleurs. Non, décidément, on ne va pas en plus leur donner de l’argent, ils n’ont qu’à se sortir les doigts du cul et aller bosser, le travail c’est noble, l’assistanat c’est sale.

Trop jeunes.

C’est con, ton papa l’Etat a oublié les petits derniers, derniers de la classe à vie compliquée, digérés trop vite par l’éducation nationale, apprentis à 15 ans, pour l’heure tu n’étais pas trop jeune pour pelleter du gravier sur un chantier, c’est dingue. Ceux-là on ne les entend jamais, les sans-voix qui en chient discrètement.

Ton papa l’Etat dans un élan de générosité, il a prévu une exception, il estime que si tu fais un enfant avant 25 ans, tu l’auras, ton RSA. Mère célibataire, sacrificielle, c’est digne, c’est dans l’ordre des choses. Il a aussi inventé une usine à gaz appelée RSA jeune, qui dit que si tu as travaillé à temps plein 2 ans au cours des 3 dernières années, tu pourras peut-être avoir des sous. Un dispositif tellement bien foutu que seuls 8000 jeunes en bénéficient, puisque dans ce cas de figure, normalement, t’as droit aux allocations-chômage.

Enfin, ton papa l’Etat n’est pas totalement salaud, il te laisse une porte de sortie, il te file même le costume. Tu seras jamais trop jeune pour te trimbaler avec un famas dans une gare SNCF, il paraît que c’est pour faire flipper d’hypothétiques terroristes. Tu seras jamais trop jeune pour te faire buter en Afghanistan. J’ai entendu ta mère à la radio, elle disait qu’elle trouvait ça mieux que tu ailles à la guerre plutôt qu’être au chômage, texto, j’avais envie de hurler, voilà, on y était, on avait réussi à rendre le chômage plus effrayant que la guerre, mais toujours pour les même, j’ai toujours envie de hurler, et c’est toujours aussi bordélique ce que j’écris, et ça part toujours dans tous les sens, et j’arrive pas à remettre de l’ordre dans ce qui n’a pas de sens.

18-25 ans, ça ne veut rien dire quand on y pense, ça devrait être 18-24,99999999 ans, l’absurdité se compte parfois en jours.

Souffle les bougies, ça y est, t’y es, tu l’as ton quart de siècle, remplis ton dossier, un mois de délai de traitement, de pièces manquantes et de courriers égarés plus tard, tu le verras bientôt dans la colonne des positifs de ton relevé bancaire, le virement de 400€, tu rentres enfin dans la grande famille des assistés, tu verras des types à la télé parler de tes privilèges pendant que leurs secrétaires calculent leurs notes de frais et distribuent des chèques-emploi à la philippine qui astique le logement de fonction, je sais, c’est d’un cliché…

Clirstrim

Source: Le salaire de la peur, 29 septembre 2012

[Contre-culture] Discussions autour d' »Angry Brigade – Elements de la critique anarchiste armée en Angleterre » à Bruxelles, Dijon et Nancy

Ravage Editions est heureux de vous annoncer trois dates de présentations et de discussions à l’occasion de la publication du livre « Angry Brigade – Elements de la critique anarchiste armée en Angleterre« .

A Dijon, Nancy et Bruxelles en ce début d’octobre. Si par hasard vous vous trouvez dans le coin, n’hésitez pas à profiter de cette petite occasion pour discuter de la Angry Brigade, de l’Angleterre non-pacifiée des seventies et de tout ce que nous pouvons en retirer aujourd’hui pour approfondir nos idées et pratiques anarchistes et anti-autoritaires, ici et maintenant.

Une petite lecture de l’introduction du livre est bien entendu encouragée

Dijon/ Mercredi 3 octobre à 18h Espace autogéré des Tanneries (13-15-17, boulevard de Chicago)

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Nancy/ Samedi 6 octobre à 15h CCAN (69 rue de Mon-Désert)

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Bruxelles/ Jeudi 11 octobre à 19h30 Bibliothéque anarchiste Acrata (32 Rue de la Grande Île)

Les livres seront disponibles sur place auprès des quelques personnes qui le présenterons, ainsi que toutes les autres publications de Ravage Editions et toutes sortes de lectures subversives de notre petite table de presse.

Si vous n’avez toujours pas réussi à vous procurer le livre et ne pouvez pas venir à ces présentations, la liste récemment mise à jour des lieux où le livre est disponible en France est visible ici

Pour rappel, la présentation du livre

Introduction à « Angry Brigade – Eléments de la critique anarchiste armée en Angleterre »

Sortie du livre « Angry Brigade – Elements de la critique anarchiste armée en Angleterre »

« Dans la nuit du 12 janvier 1971, la couverture du Times est explicite: « Deux bombes ravagent la maison de Carr un jour de protestation ». Robert Carr était à l’époque le ministre de l’emploi du gouvernement Heath, conservateur, fraîchement élu.

Il était responsable du projet de loi sur les Relations Industrielles, adopté un peu plus tôt dans la journée, et provoquant de nombreuses manifestations ouvrières. Cette attaque directe sera revendiquée par un groupe nommé « Angry Brigade » dans un contexte de tension sociale généralisée tel que l’Angleterre n’en a plus connu depuis ; au moment où dans toute l’Europe et sur tous les continents, de nombreux groupes s’organisent pour attaquer physiquement les structures du capitalisme et un certain ordre moral que les années 68 n’auront pas réussi à mettre en pièce. Des vagues de protestations massives apparaissent un peu partout, une jeunesse désillusionnée par un système qui ne cesse de se doter de moyens toujours plus efficaces pour broyer les individus et fossoyer les rêves d’un autre monde, mais une jeunesse exaltée par la perspective d’une transformation radicale de l’existant. » (4eme de couverture)

Livre au format 15,5×23,5, 108 pages. 5€ (4€ à partir de trois exemplaires). Achevé d’imprimer en juillet 2012 sur les presses du Taquet Frontal à Lille. On pourra se procurer des exemplaires en nous contactant, mais aussi, nous cherchons des personnes pour assurer la distribution dans leur ville ou région.

Si vous participez à une libraire, distro, bibliothèque, infokiosque etc. et que vous souhaitez distribuer le livre ou organiser une présentation, contactez nous: ravage@riseup.net

L’introduction de Ravage Editions ainsi qu’une liste de librairies/bibliothèques/lieux où se le procurer seront publiées dans quelques temps sur cette page: http://ravage-editions.blogspot.fr

Table des matières • Avant-propos • Kick It Till It Breaks – une introduction (Ravage Editions) • Refuser les carcans d’une lutte délimitée par l’Etat (Jean Weir) • Communiqués • The angry years – Documents et chronologie • Annexe: Une occasion de réflexion (Antonio Gizzo)

Les couvertures sont visibles sur le site: http://ravage-editions.blogspot.fr/ ravage@riseup.net

L’intro de l’ouvrage

Certains prennent la voie de l’agitation urbaine, sur des thèmes spécifiques ou contre le vieux monde en général, d’autres se spécialisent dans la théorie révolutionnaire, d’autres se spécialisent eux, dans l’agitation armée clandestine ou semi-clandestine, d’autres encore navigueront entre ces diverses méthodes dans des allers-retours cohérents. La « Lutte Armée », telle qu’elle sera nommée, est un terme ambigu, dans le sens où il ne recouvre pas uniquement ce que sa simple acception peut laisser entendre. La Lutte Armée n’est pas que le fait de lutter en armes, elle est aussi devenue une idéologie, véhiculée par différents groupes [1]. Des groupes qui se sont illustrés par leurs influences marxistes-léninistes-maoïstes ou nationalistes (ETA, IRA etc.), parfois tout à la fois. Les groupes dits de Lutte Armée d’inspiration anarchiste sont quasi-inexistants, tandis que la lutte anarchiste en armes, elle, n’a jamais vraiment cessé d’exister depuis les années 1880 à nos jours. On ne pourrait citer que quelques groupes anarchistes aux signatures persistantes dans l’histoire de la deuxième partie du XXe siècle : les GARI [2], Azione Rivoluzionaria en Italie et les Angry Brigade en Grande-Bretagne. Nous nous intéressons ici à la Angry Brigade, mais aussi, à travers son exemple, à l’Angleterre non pacifiée de la fin des années 60 et des années 70, période que certains appelleront the angry years, et qui sera vite évincée de la mémoire collective par les campagnes d’attentats de l’IRA qui lui succéda.

Il y a plusieurs raisons qui ont poussé à la publication du présent ouvrage. L’histoire de la Angry Brigade, si elle ne doit pas servir à quelques universitaires en mal de travaux « radicaux » pour dépoussiérer leur discipline et faire avancer la Recherche pour le compte de l’Etat, doit servir le présent d’un combat qui continue, avec la volonté de retrouver un peu de l’enthousiasme d’une époque où la révolution paraissait à beaucoup comme étant à portée de main, et pas comme un mirage paralysant. Toujours de façon critique, il y a beaucoup de choses dans cette histoire qui font écho aux questions actuelles, de celles qui secouent encore les sphères antiautoritaires les plus portées sur l’antagonisme diffus, qu’elles soient anarchistes ou non. Nous qui ne voyons dans les groupes de Lutte Armée précédemment cités, et dans bien d’autres encore, que d’autres partisans du Pouvoir, certes pas celui en place, mais celui de leurs rêves macabres et autoritaires, nous nous intéressons justement à la lutte de la Angry Brigade parce qu’il paraîtrait bien difficile de la ranger dans le grossier tiroir de la Lutte Armée. Dans sa volonté de reproduire la terreur d’Etat, le luttarmatisme s’est d’emblée posé comme un reflet dans le miroir de l’Etat, mais sans pouvoir se donner la force de frappe de celui-ci, car groupusculaire. Dans un corps-à-corps frontal avec l’Etat, aucun groupe révolutionnaire ne gagnera jamais. Penser que la révolution puisse advenir par l’action d’un groupe de révolutionnaires professionnels, est une logique putschiste allant à l’encontre d’une logique insurrectionnelle. Dire cela ne remet absolument pas en question la nécessité de l’attaque, individuelle ou collective, et encore moins de sa diffusion. Pour des anarchistes, il est inimaginable de détruire l’Etat tout en reproduisant des méthodes qui lui sont propres, comme la terreur, le militarisme, la hiérarchie, la délégation, la représentation, la spécialisation, en un mot la politique, même à coups de bombes. Par là, nous n’entendons pas attribuer la responsabilité de l’enterrement des années de braise à l’apparition de groupes armés, qui par leur action auraient « forcé » l’Etat à se déchainer sur l’ensemble du dit mouvement social, comme se plaisent à l’affirmer les éternels militants qui pourrissent encore aujourd’hui dans leurs organisations obsolètes et périmées. Si nous n’avons pas de réponse miracle à cette question, nous pouvons tout de même évoquer un défaut de continuité dans la transmission, ainsi qu’un fort travail de récupération/intégration/assimilation de la rage par la gauche, pour la transformer en bulletin de vote et la canaliser hors de tout danger pour la domination. En faisant croire qu’il n’y avait de choix qu’entre la clandestinité absolue et le militantisme boy-scout de la gauche, les organisations luttarmatistes ont participé au désert glauque qu’ont été les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Mais il serait trop facile d’attribuer exclusivement le reflux des perspectives et de la tension révolutionnaires à la gauche et aux organisations armées, car chaque parcours est individuel.

Contrairement à ces groupes, la Angry Brigade n’a jamais élaboré de programme, ne s’est jamais vécue telle une avant-garde du mouvement ouvrier ou de quiconque et a toujours mis en avant une sincérité dans la lutte plutôt qu’une froideur stratégique, elle n’a jamais sacrifié de pions pour gagner une partie. Aussi, à la manière des GARI en Europe de l’Ouest, elle n’a jamais rejeté la joie de la lutte, donnant par sa pratique un bon aperçu de ses buts, nous rappelant aussi le bon mot d’un vieil anarchiste italien : « Dépêche-toi de t’armer, dépêche-toi de jouer » [3]. Sans aucune peur du second degré, si rare chez tant de révolutionnaires, la Angry n’hésitait pas à gribouiller des dessins loufoques dans ses communiqués, de petites bandes dessinées (autre point commun avec les GARI), des tournures de phrase humoristiques et des insultes d’une vulgarité puérile mais cathartique. On ne trouvera pas de communiqués de la Angry Brigade de quinze pages dans lesquelles serait déroulée toute la théorie marxiste-léniniste et anti-impérialiste souvent nauséabonde, froidement clinique et à prétention scientifique. La Angry Brigade a certainement voulu montrer par là qu’il était possible de réaliser des actions demandant beaucoup d’organisation et de sérieux, sans pour autant s’enfermer dans un carcan militariste, organisationnel et idéologique froid. Ce qui ne fait pas non plus pour autant de ses actions des blagues puisque les dégâts étaient bien réels et parfois massifs, et le message lui, était clair et limpide.
Nous ne nous retiendrons pas pour autant dans cette introduction, mais un peu plus tard, d’émettre plusieurs critiques à son égard.

Il est difficile d’établir avec précision ou certitude les raisons particulières qui ont poussé à la formation de ce groupe dans l’Angleterre des années soixante-dix, bien que l’étude du contexte proposée par Jean Weir un peu plus loin nous semble plutôt satisfaisante (malgré les limites inhérentes à la contextualisation pour des personnes nées trop tard comme nous et qui n’ont pas vécu l’époque en question), avec l’essor de nouveaux questionnements et de nouvelles formes de lutte en rupture avec les schémas classiques de feu le mouvement ouvrier et de la gauche institutionnelle et extra-parlementaire. En rupture également avec le mouvement libertaire officiel et ses réflexes « maladroits » de survie, tels la respectabilité et la dissociation. Le message de la brigade est clair : « Notre but est d’approfondir les contradictions à tous les niveaux. Nous ne le réaliserons pas en nous concentrant sur des réformes ou en utilisant les platitudes socialistes diluées dans l’eau » (Communiqué N°6). Approfondir les contradictions, accentuer les conflictualités, en portant sa propre radicalité partout où cela peut faire sens, mais toujours au coeur des luttes sociales au sens large et pas nécessairement dans ses formes politisées, jusqu’à la rupture avec le vieux monde. Dans un contexte où les luttes ouvrières devenaient de plus en plus violentes, acceptant de moins en moins les compromis habituels comme la négociation, la concertation, la délégation ou la médiation syndicale, la brigade trouve l’espace nécessaire pour exprimer que « le système ne s’effondrera ni ne capitulera jamais tout seul », soulignant que « de plus en plus de travailleurs le réalisent maintenant, et passent du syndicalisme à l’offensive » (Ibid). Dans son discours plutôt classiste [4], la Angry Brigade a su éviter les travers récurrents de celui-ci. En déclarant : « NOUS CROYONS EN LA CLASSE OUVRIÈRE AUTONOME. NOUS EN FAISONS PARTIE. » (Communiqué N°7), elle ne se place pas en extériorité de la dite classe, comme le font nombre de marxistes qui font de l’intervention spécifique dans les luttes une sorte de travers avant-gardiste, en se condamnant eux-mêmes à l’inaction de l’attente passive. En inscrivant leurs activités au cœur de l’antagonisme social, la brigade ne se cantonne pourtant pas à coller au contexte particulier d’une lutte, à en reproduire les méthodes et le niveau de violence. Bien au contraire, elle parvient à développer une action autonome qui maintient une relation intelligente avec un contexte donné, échappant à la fois aux accusations d’avant-gardisme et d’activité « hors-sol ».

Au début du règne brutal de l’ère Thatcher (qui durera de 1979 à 1990), plusieurs communiqués sortiront, signés à nouveau Angry Brigade. Une nouvelle génération qui se fera remarquer après avoir placé des explosifs dans les QG de Leeds et Manchester du Parti Conservateur de Thatcher en 1981, par l’attaque à la bombe du Prison Officers Training College, une école de maton à Wakefield en 1983 ou encore l’explosion d’un pylône électrique au nord de Maltby en 1984, causant la paralysie temporaire du réseau électrique à haute-tension de la région.

La pratique de l’action directe violente, qu’elle soit expropriatrice ou destructrice, comme le disait le chef de guerre Trotsky lui-même, entre en conflit direct avec la tradition pro-démocratique prévalant dans l’histoire du mouvement ouvrier. On a pris l’habitude à travers les décennies d’entendre se plaindre les organisations et les théoriciens officiels à propos de l’action minoritaire ou individuelle en général et violente en particulier. [5]
Dans la période contemporaine, la manie des organisations officielles du mouvement libertaire à affirmer leur non-participation à des actes fortement réprimés, ou seulement médiatisés (comme la Fédération Anarchiste en France par rapport aux sabotages de caténaires SNCF de 2008 ou la Fédération Anarchiste italienne contre les attaques anarchistes en général etc.). Il en va de même quant à la quasi-unanimité des condamnations de la Angry Brigade par les mouvements gauchistes et libertaires de l’époque, à l’instant même où frappait la répression.

Qualifiée de « terrorisme », par les Etats autant que par les pans les plus marxistes et collectivistes du spectre politique, l’action directe violente qui n’est pas portée par de quelconques « masses » attendues messianiquement, une sorte d’avènement du Millénium révolutionnaire, a toujours été sujette à récupération d’un côté comme de l’autre. Le plus souvent, et indéniablement, dans le sens du vent, celui d’épouvantail social contre la lucidité qui pousse l’individu épris de liberté à prendre ses responsabilités face au faux choix que lui laisse cette société : la domination ou le combat contre la domination. Sous le prétexte de l’impossible « masse », Trotsky se réapproprie le terme de « terrorisme » : « si on conçoit de cette façon le ter­ro­risme comme toute action ins­pi­rant la crainte, ou fai­sant du mal à l’ennemi, alors, natu­rel­le­ment, la lutte de classe toute entière n’est pas autre chose que du ter­ro­risme. » [6] Après avoir fait l’apologie de la bonne « terreur » des masses, il nous parle de « ter­reur indi­vi­duelle », qui selon lui, déprécie le rôle des masses.

Les années 60 et 70 ont vu l’essor de pratiques anciennes d’action directe, avec l’espoir certain d’en finir avec les rôles sociaux, mais aussi avec les « masses », repoussoirs attentistes du passage à l’action. Avec, pour mémoire, le fait que le sabotage et la violence de classe ont toujours été des armes au service des dominés, sur le plan individuel comme sur le plan collectif. « S’il suffit de s’armer d’un pis­to­let pour attein­dre son but, à quoi bon les effets de la lutte de classe ? », Trotski ne savait certainement pas à quel point il voyait juste. C’est que l’individu, ne fait pas partie des moyens « scien­ti­fi­ques » proposés par l’alchimiste Karl Marx pour mener le capitalisme à son terme, comme par magie.
Puisque tout en politique est affaire de stratégie – « naturellement, nous ne répudions le ter­ro­risme indi­vi­duel que pour des motifs d’oppor­tu­nité. » [7] -, beaucoup se sont soulevés contre la séparation politique en y opposant les raisons du cœur, le désir d’être libre.

La Angry Brigade était un groupe anarchiste, il s’inscrivait donc de fait dans la tradition de propagande par le fait, de guérilla insurrectionnelle ou plus largement d’action directe de l’histoire anarchiste. [8]

Sans vouloir ajouter de l’eau au moulin des faux-critiques de ce monde, on peut se permettre d’avoir des réserves sur telle ou telle pratique, on peut aussi émettre des doutes quant à l’« efficacité » de certains actes sans pour autant remettre en question la nécessité d’attaquer ce monde. Il est nécessaire selon nous de poser la question des actions de type symbolique (nous ne parlons pas ici des actions qui ne seraient que symboliques, celles-ci n’ayant d’autre intérêt que d’alimenter le spectacle du spectacle). Par exemple le schéma (récurrent à la Belle Epoque, et qu’on voit ressurgir aujourd’hui sur le plan international, qui plus est dans une version dégénérée, c’est-à-dire par blogs interposés) de l’acte de vengeance, suivi de l’exécution de son auteur, elle-même débouchant sur de nombreuses représailles, et ainsi de suite nous parait fortement limité. En 1892, Ravachol venge les exécutés de Fourmies par une série d’attaques à la bombe contre des magistrats. Après son exécution, Meunier fait sauter le restaurant Very, Léauthier poignarde un ministre serbe et Vaillant fait exploser sa marmite à la chambre des députés. La mort de Vaillant, guillotiné, est vengée par Henry qui fait sauter le café Terminus et un commissariat. L’arrestation d’Henry est suivie en représailles d’une bombe au Café Foyot posée par Fénéon et par l’assassinat du président Carnot par Caserio qui sera lui-même exécuté puis vengé etc.
Ce cycle infernal, s’il participe, par les dégâts qu’il provoque, à l’anéantissement de la domination, semble empêtré dans une logique sacrificielle qui n’est pas de notre goût. Nous lui préférons les attaques visant froidement à saper les fondements matériels et moraux du système de domination en privilégiant le dégât au symbole, privilégiant l’action à la réaction. Bien sûr, tout cela ne représente pas une vision tranchée, et la vengeance n’est pas un sentiment malsain contre lequel nous aurions une position morale.

Ce qui nous intéresse, notamment, avec la Angry Brigade, c’est sa capacité remarquable à ne pas frapper que par pure négativité vengeresse, mais à envisager l’action directe comme un appui à des luttes sociales, comme l’ouverture à de nouveaux possibles, comme des propositions et des suggestions, et éviter ainsi les cycles infernaux dont nous parlions plus tôt. Attaquer là où ça fait mal pour appuyer une grève dure, faire sauter un magasin de luxe pour la simple raison que c’est un magasin de luxe, et de façon générale, faire preuve d’originalité dans le choix de ses cibles et dans le choix de ses mots pour communiquer ses raisons. Si le groupe a attaqué magistrats, politiciens, banques, ambassades, patrons, entreprises, armée ou police, il s’en est aussi pris à des cibles qui montrent que son angle d’attaque n’était pas seulement celui de l’économie et de ses infrastructures concrètes, mais aussi celui des mécanismes sociaux plus latents. Par exemple, le patriarcat et l’entertainement avec l’attaque lors de l’élection de Miss Monde, ou le consumérisme et la mode par l’attaque d’un magasin branché Biba dans les quartiers chics ; extrait du communiqué : « Frères et Sœurs, quels sont vos désirs réels ? Végéter dans le drugstore, le regard lointain, vide, ennuyé, en buvant du café insipide ? Ou peut-être LE FAIRE PÉTER OU LE CRAMER COMPLÈTEMENT. La seule chose que l’on peut faire avec ces maisons d’esclaves modernes – appelées des boutiques – EST DE LES DÉFONCER. » (Communiqué N°8)

Cependant la Angry Brigade est loin d’avoir été originale en tout point (nous n’insinuons pas que l’originalité est forcement une fin en soi). Techniquement, on peut souligner un certain manque d’inventivité quant au choix de l’outil bombe, sanctifié en dépit de tant d’autres comme chez de nombreux autres groupes armés de l’époque, du moins ceux que l’histoire officielle a retenus. On peut se demander pourquoi avoir fait le choix quasi exclusif des engins explosifs. Tout d’abord, la bombe est un outil très dangereux, pour la personne qui la pose, mais surtout pour les autres. Ensuite, elle requiert un savoir-faire technique proche de l’expertise, tant dans sa confection que dans sa manipulation. En cela, l’attaque à la bombe, de par son degré de sophistication n’est que très peu reproductible et diffusable, elle pose donc la question essentielle de la spécialisation. On voit par exemple aujourd’hui se développer une « scène » des poseurs de bombes anarchistes, avec ses prisonniers charismatiques (parfois malgré eux), ses martyrs, ses héros, dans laquelle la communication interne se fait quasi-exclusivement à coups de bombes, et de laquelle sont exclus de fait tous ceux utilisant des moyens tout aussi efficaces, mais moins sexy. En effet, ils ne participent pas à la création d’une contre-culture fixée sur telle ou telle forme, qui ne dira jamais rien en soi sur le fond. On peut se questionner sur l’outil, d’autant plus lorsque d’autres moyens plus basiques, moins risqués pour soi-même et pour les autres, mais aussi moins risqués en terme de répression sont capables d’égaler les dommages provoqués par celle-ci, voire de les surpasser. On peut citer par exemple les Rote Zora en Allemagne, qui elles aussi privilégiaient la bombe à tous les autres outils de la palette pratique et qui en février 1987, firent exploser la façade de l’office étatique de gestion des demandeurs d’asile alors que quelques mois plus tard, les Revolutionäre Viren n’eurent besoin que de quelques bidons d’essence bien placés pour incendier totalement les mêmes locaux, critiquant en actes, de par l’efficacité de leur attaque et la simplicité du moyen choisi, l’obsession des explosifs entretenue par tant de groupes armés. On peut poser une question simple : pourquoi s’encombrer d’armes à feu pour mitrailler une façade vitrée comme ont pu le faire Angry Brigade, Action Directe ou autres, alors qu’un simple marteau domestique aurait fait l’affaire ?

On peut aussi se poser la question de l’utilité d’un nom permanent, si ce n’est peut-être la volonté inconsciente – ou juste inavouable – d’entrer dans un panthéon révolutionnaire et d’alimenter l’histoire officielle. Cette question n’est pas nouvelle. Selon nous, et comme le fait remarquer Jean Weir, « le chef des Laboratoires de Woolwich Arsenal, le témoin à charge principal dans le procès de la supposée Angry Brigade, a été forcé d’admettre qu’en plus des 25 attentats à la bombe entre 1968 et la mi-1971 qui leurs sont attribués, 1075 avaient été recensés. » Seulement, aujourd’hui, ce qui reste, ce sont bien plus les 25 explosions attribuées à la Angry Brigade que les 1075 autres. Poser un nom de cette façon dans l’espace public équivaut en quelque sorte à tirer la couverture à soi. Action Directe, la RAF, les CCC, les RZ et autres groupes de lutte armée en Europe ont en fait été les arbres qui cachaient la forêt des groupes autonomes d’attaque, bien plus nombreux et diffus. D’un côté, on peut trouver intéressante la possibilité qui est laissée dans les communiqués que quiconque puisse se réapproprier la signature Angry Brigade : « Là où deux ou trois révolutionnaires usent de la violence organisée pour attaquer le système de classe… il y a une Angry Brigade. Des révolutionnaires partout en Angleterre utilisent déjà ce nom pour rendre publiques leurs attaques contre le système. » (Communiqué n°6) et « Les Angry Brigade, c’est les hommes et les femmes assis juste à coté de vous. Ils ont des flingues dans leurs poches et la colère dans leurs esprits. » (Communiqué n°9). Mais d’un autre côté, on peut douter de l’utilité de créer une entité et une identité basée sur une signature fixe. Et si « des révolutionnaires partout en Angleterre utilisent déjà ce nom pour rendre publiques leurs attaques contre le système », le contraire est tout aussi vrai, et c’est tant mieux, car cela décentralise l’attaque et la rend moins lisible aux yeux des flics, les empêchant de pouvoir attribuer des pratiques socialement diffuses à un groupe particulier.

Pour revenir à aujourd’hui, on peut citer l’exemple de la Conspiration des Cellules de Feu et de Lutte Révolutionnaire en Grèce, dont on ne cesse d’entendre parler dans les cercles antiautoritaires du monde entier malgré les centaines d’incendies qui y ravagent sans fard la domination chaque année. Mais aussi, les divers groupes à travers le monde se reconnaissant sous les logos FAI [9] ou FRI [10]. Le spectacle des pratiques et des logos n’en finit pas d’étouffer les actes de révolte diffus et parsemés à travers le monde, y compris ceux d’autres anarchistes essayant de s’inscrire dans une tension sociale diffuse et donc par le biais de l’anonymat total. Ce qui n’exclut bien sûr pas le fait de revendiquer une action pour en expliquer le sens ou d’employer des signatures à usage unique.

En faisant le choix de se nommer Angry Brigade de façon permanente et d’en revendiquer l’appartenance comme dans n’importe quelle autre organisation formelle et permanente, ils ont participé à ce spectacle. Aussi, au vu de l’histoire policière, on peut aisément affirmer que porter un nom de la sorte, c’est faciliter sa propre répression et perdre un peu du sens de l’attaque en question, en pointant les projecteurs sur les auteurs des attaques plutôt que sur les attaques elles-mêmes.

Il n’est évidemment pas question ici de jeter en vrac toute l’expérience de la Angry Brigade, ni d’en faire une apologie béate, car il ne s’agit pas de se trouver de nouvelles idoles, pas plus que des modèles ou une méthode à reproduire aveuglément, mais bien de trouver dans un parcours particulier de vie et de révolte de quoi raviver la flamme d’une lutte que nous ne voulons pas voir s’éteindre, malgré la gangue de la pacification sociale.

Car il est toujours temps de faire la guerre aux paradis.

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Ravage Éditions.

[Extrait de Angry Brigade : Elements de la critique anarchiste armée en Angleterre, Ravage Editions, juillet 2012.]

Source: Base de données anarchistes

[Belgique] Précisions et analyses sur la manif contre les violences policières du 27 juin dernier à Bruxelles

Retour sur la manifestation du 27 juin 2012 à Bruxelles

Le fracas de l’incompatible

Convertir qui que ce soit ne nous intéresse pas. Lutter pour ouvrir des brèches, se battre pour que de véritables espaces de discussion soient possibles, se soutenir et aiguiser la critique pour que chacun et chacune puisse développer son parcours et sa cohérence dans une perspective de libération, c’est ça qui nous tient à cœur.

Faire ici une plaidoirie pour la nécessité de l’attaque directe contre ce qui nous opprime, par tous les moyens que nous jugeons adéquats, nous paraît superflu. La question ne semble pas être là. Un abîme a toujours séparé ceux qui veulent imposer un nouvel ordre au monde, « un ordre meilleur » et ceux qui ne veulent plus d’ordre du tout. Entre ceux qui ont prêtés serment à la politique et ses manœuvres, à la stratégie au nom des « rapports de force », à l’organisation des masses et leur transformation non en individus libres et autonomes, mais en adhérents et spectateurs de l’idéologie de service ; et ceux qui refusent de soumettre la rage contre ce monde d’exploitation et de domination à des prérogatives autre que leurs volontés et leurs désirs, qui voient à travers l’action directe et l’auto-organisation les individus se débarrasser des rôles sociaux imposés et des idéologies, qui rejettent tout rappel à l’ordre de la part de qui que ce soit. Nous ne sommes ni des politiciens, ni des manipulateurs. Nous ne cherchons pas à camoufler cet abîme, mieux, nous essayons par tout moyen de l’approfondir. La révolte n’a jamais été une affaire de partis, de politicards en aspiration, de hiérarchies syndicales.

Si quelques vitres pétées d’une voiture d’un fonctionnaire de l’OTAN lors de la récente manifestation ont contribué à éclaircir les divergences, à briser la fausse unité entre des choses incompatibles, c’est probablement tant mieux. Qui aurait pu deviner qu’un geste aussi banal et aussi simple pourrait engendrer de telles polémiques ! On se souviendra des sourires qui sont apparus à ce moment-là sur les visages, de ces sourires de combativité et de joie de passer à l’attaque, de ces sourires qui marquent une complicité dans la révolte. Mais parallèlement, on se souviendra comment des petits chefs courraient comme des poulets sans tête pour éteindre le feu, en assumant leur rôle de pompier, en mettant immédiatement en pratique la délation. Et on se souviendra aussi comment ces leaders autoproclamés n’étaient pas du tout suivis par tout le monde et que leurs ordres et leurs menaces ont été accueillis par une franche hostilité.

Nous avons toujours défendu la nécessité de l’action directe et de la violence révolutionnaire. La question de l’opportunité de tel ou tel geste camoufle en effet assez souvent une volonté de diriger, de contrôler, de soumettre tout le monde à une même stratégie. A notre avis, une manifestation appartient à tous ceux qui y participent, et non aux seuls « organisateurs », c’est donc tant mieux si chacun y agit selon ses volontés et ses appréciations. Cela ne nous intéresse pas de former une masse qui serait manœuvrable pour servir les intérêts du politicard de service et aucune considération stratégique ou opportuniste ne pourrait nous amener à condamner ceux qui choisissent de passer à l’attaque.

Nous avons horreur de devoir nous boucher le nez au nom d’une fausse unité, nous préférons être clairs sur ce que nous pensons, et faisons. Si nous appelons à la révolte, si nous pensons que chacun et chacune est capable de saboter, de mille manières et selon ses préférences, les engrenages de la domination, c’est parce que nous luttons pour un monde où tout individu prend sa vie en main et ne reporte cette exigence vitale à aucun lendemain qui chante. Ceux qui viennent toujours nous harceler avec des discours comme « ce n’est pas le moment » sont ceux qui demain condamneront de toute façon toute geste de révolte individuelle ou collective au nom de leur stratégie politique. Il n’y a pas à se leurrer là-dessus, les discours politiques, aussi « radicaux » se présentent-ils, ont en vérité du mal à camoufler leurs véritables intentions.

Certains pourront ainsi dire qu’on a le droit de se défendre quand la police nous charge. Ils appelleront même à venir « casqués », symboliquement évidemment et au pire des cas, pour réduire le nombre de crânes ouverts. Mais attaquer, ça non. S’ils pensent pouvoir faire leur beurre sur les corps mutilés et les visages ensanglantés par la police, ce ne sera pas avec notre accord ou notre consentement ! Nous ne sommes pas des fanatiques de l’affrontement avec la police, mais pas non plus des moutons qui se laissent défoncer au nom d’une quelconque idéologie de la non-violence. Par contre, ce que nous défendons, c’est la capacité de chacun et chacune à passer à l’attaque, à ne pas attendre que les forces de l’ordre nous en empêchent ou nous attirent dans le piège d’un affrontement stérile. En effet, nous ne cherchons pas forcément des batailles rangées avec la police anti-émeute, qui sont « stériles » au sens où elles détournent trop souvent notre attention de ce que la flicaille essaye de protéger. Nous considérons plutôt la présence policière comme un obstacle à esquiver ou à éliminer (selon nos possibilités pratiques), pour que se déchaîne la fête destructrice. Ce n’est que très rarement qu’un face-à-face avec la police permet à une manif entière une plus grande liberté, un plus grande espace de mouvement, tandis qu’éviter d’attaquer là où ils nous attendent permet très souvent de mettre temporairement en échec le dispositif policier. Les exemples des émeutes dans les quartiers bruxellois sont d’ailleurs très parlantes à ce sujet.

D’autres diront que les gestes de révolte ne servent qu’à amener la répression. Franchement, ces gens-là ont une drôle de vision de la répression. Comme si celle-ci se résumait à des arrestations lors de manifestations, à des tabassages ou à des incarcérations. La répression est présente en permanence, dans chaque sphère de nos vies. Le travail salarié nous étouffe, la consommation nous dégrade, la domination nous empêche d’expérimenter la liberté, l’argent transforme nos vies en une course de rongeurs avec toujours plus de perdants, et vous avez le culot de dire que c’est la révolte qui attire la répression ? De la même manière que la répression est quotidienne, la révolte l’est aussi. Celui qui prêche le calcul, l’attente voire condamne toute velléité de rébellion, doit savoir qu’un fossé infranchissable le sépare de toute perspective révolutionnaire libertaire.

Sommes-nous en train de mettre tout le monde dans le même sac ? En rien ! A chacun son parcours, à chacun son rythme, à chacun ses expérimentations. Mais tout n’est pas compatible. Entre celui qui parle aux flics et celui qui s’oppose à la flicaille, il n’y a pas d’entente possible. Le second a souvent tendance à se conforter dans l’illusion qu’un jour, l’autre verra « la lumière » pour pouvoir s’y associer… sauf qu’entre-temps, le premier l’a déjà livré aux autorités. Il n’y pas de compatibilité entre celui qui prétend parler au nom de qui que ce soit, parce qu’il se trouve à la tête d’une quelconque organisation et s’accapare donc une prétendue légitimité à exiger l’obédience et la loyauté de ses sujets, et celui qui aspire à renforcer et approfondir l’autonomie de chaque être humain, aussi bien sur le niveau des idées que sur le niveau des pratiques.

Au lieu de prétendre à une fausse unité qui reporte la révolte à l’éternel lendemain, nous préférons voir, en taquinant un peu, un éclatement général, où la responsabilité d’agir ici et maintenant ne s’en remet plus à qui que ce soit. Au lieu d’observer les prétendus chefs d’organisations faire leur cuisine interne afin de rallier du monde derrière leurs drapeaux, nous préférons voir des milliers de petits groupes et d’individualités autonomes, avec leurs propres idées et perspectives, leurs propres pratiques et envies, s’accordant entre eux quand ils ressentent le besoin d’agir ensemble, mais refusant toujours d’abaisser leurs idées vers le plus petit dénominateur commun au nom de la stratégie. Car là, on ne serait plus en train de se découvrir, de tisser des liens de solidarité et de réciprocité mutuelles, mais en train de raffiner l’art liberticide du contorsionniste.

A l’heure actuelle, avec des conditions de vie qui se dégradent rapidement et une terreur étatique qui s’intensifie contre des couches toujours plus larges de la population, ce serait vraiment triste de ne pas trouver le courage d’affirmer que nous voulons une transformation révolutionnaire, c’est-à-dire, la destruction de toute domination et exploitation. Les réactionnaires de tout bord, qu’ils soient fascistes, islamistes, racistes ou autoritaires tout court, haussent leurs drapeaux et tentent d’enfermer sous leurs bannières la colère et le mécontentement latents. Nous ne nous sommes jamais hasardés sur le chemin de la politique et de ses compromis et ce n’est pas plus aujourd’hui que nous allons le faire. Nous pensons par contre que c’est le moment pour sortir de toute posture défensive, et de prendre d’assaut la domination, en mots et en actes, dans son entièreté. Si nous passons à l’attaque, ce n’est pas par seul goût de l’affrontement, mais parce que nous pensons que la dissémination d’attaques contient la possibilité de subvertir ce monde. Aux révoltés de Bruxelles et d’ailleurs, nous ne parlerons pas de modération, de politique et de calcul stratégique, mais d’une révolte sans brides contre toute autorité. En démontrant que la domination n’est pas invulnérable, que la révolte et l’action directe sont à la portée de tous et de toutes, et que tout ajournement fait le jeu du pouvoir.

Des vilains petits canards, vendredi 6 juillet 2012

Tabassé par des pacifistes

C’est très difficile de discuter avec les pacifistes non-violents aujourd’hui. Voilà pour eux.

Ça dure depuis ce matin, ça n’arrête pas. Insulté, caricaturé, démonté, menacé, remonté,…

À suivre les « articles » postés par certains, je peux me définir moi-même. Selon eux, j’ai 14 ans, un patch « anarchie » sur mon sac à dos, je n’ai jamais mis les pieds dans une manifestation avant celle d’hier, j’écoute du punk et du reggae, je fume des joints. Le profil type que nous venons de définir : ce serait le mien et celui d’un tas de gens qui étaient à cette fameuse manifestation antifasciste. Et notre crime, c’est d’avoir dit que c’était pas grave si cette voiture de l’OTAN s’était fait peté ses vitres, qu’on allait dénoncer personne à la police et qu’on allait continuer à manifester.

Donc ce morceaux de pare-brise fend l’air, je suis à une cinquantaine de mètres, d’autres sont proches, d’autres sont plus loin. Je me rapproche de la scène pour comprendre les hurlements. Avant d’ouvrir la bouche, un certain « XXX (nom enlevé par la modération-voir charte) » me hurle dessus, suivie par une certaine «YYY (nom enlevé par la modération-voir charte) », et un autre, et un autre. Apparemment, j’ai cassé un pare-brise. Ce qui m’étonne un peu, puisque mon bras ne doit pas mesurer plus de 70cm. Après m’être fait insulté sans avoir même pu casser ce fameux pare-brise, je/on retourne vers notre objectif.

Sauf que, la manifestation est dissoute. Ah bon ? Oui : nous sommes discrédités, écrasés, humiliés, la « honte nous envahit ». Apparemment, les mots d’ordre n’ont pas été respectés, j’ai beau relire l’appel, les quelques « communiqués satellites » émis par les trois organisations initiatrices. Rien. Je ne trouve aucune trace de ce fameux « rassemblement pacifiste ». Du coup, je me sens un peu niqué, on ne m’avait pas prévenu. Apparemment, XXX (nom enlevé par la modération-voir charte) et son ami qui hurlent son cadres à la JOC. Du coup je me dis que la JOC devait être au courant. Je demande à la JOC, qui n’est pas au courant non plus. Je me pose quelques questions sur la ligne politique de la JOC (mais qui sont-ils?)

Ceci fait, je rentre chez moi. Je réfléchis sur la route. Je me demande si je me suis fait traité de « casseur » 4 fois en 1 minutes (en prenant un coup à mon égo, moi qui me trouvait une bonne mémoire) parce que j’ai moins de 30 ans ? On est sans doute tous le casseur de quelqu’un, disait l’autre. Et donc, je rentre chez moi, je réfléchis, je me dis qu’on avait tous un peu le même look. Que quelques manifestants (cette fameuse « YYY (nom enlevé par la modération-voir charte)  » peut-être ?) veulent me dénoncer à la police, et que si j’avais su que j’allais finalement me prendre un procès pour dégradation et incitation à l’émeute, j’aurais vite été me faire le rétroviseur. Histoire de ne pas être venu pour rien.

Rentré, j’allume internet. Je pensais qu’on ne parlerait que de ces voitures partout. En fait, il y a deux ou trois lignes dans la presse. Des milliers sur ‘Facebook’ me dit un ami, je vais donc voir ça à contre-coeur (je ne suis pas fan de facebook). Et ça n’est pas brillant : une véritable ratonnade. On confond absolument tout et n’importe quoi. Donc, ce sont « les jeunes en noir au début de la manif », ou alors c’est « Antifa bruxelles », ou alors c’est un flic infiltré. Deux ou trois personnes disent avoir tout filmé et s’apprêter à remettre les images à la police. Quelques personnes disent que «c’est quand même dommage qu’on ne puisse pas continuer à manifester sous ce prétexte», se fait à nouveau traiter de «casseur», de «décérébré», de «gamin de 5 ans». Je me dis qu’on vit dans un monde formidable, tout est si simple : les gens violents sont « des gamins de 5 ans décérébrés, anarchistes ». On pourra aussi envoyer le profil type à la police.

Et surtout, la vraie question qui se cache là derrière, c’est le sens de la violence. La violence « Ce sont les processus qui permettent d’exercer un contrôle, une soumission, une direction sur quelqu’un ou sur quelques-uns ». Ce qui est apparemment la définition la plus large du terme, c’est aussi la plus étroite. Je mets les situations dans la phrase pour « savoir quoi ».

La presse qui n’a pratiquement rien dit, et qui n’a à peu près rien dit de ce qui était dans le communiqué de presse a donc été violente. Mais tout ce petit monde préfère me traiter moi de casseur.

Ces 5 personnes me hurlant dessus, m’empêchant de parler, me répétant ta gueule, parce que j’ai dit « soyons solidaires »,…

Bon, par contre on m’expliquera en quoi casser la vitre d’une Mini Rouge appartenant à l’organisation militaire la plus puissante des 60 dernières années est violent.

En fait, non. Ne me l’expliquez pas. Discutez sur « Facebook », insultez moi, diffusez mes photos, haïssez moi. Parlez d’un air tristounet des « générations futures » en considérant que « les casseurs » ne sont pas vos « enfants ».

Solidarité.

Par Bob le bricoleur, vendredi 29 juin 2012

Source: Indymedia Bruxelles

[Suède] Retour critique sur le camp No Border de Stockholm

Un camp contre les frontières et les politiques de contrôle et de répression des migrations s’est tenu du 17 au 24 juin à Akalla, dans la banlieue nord de Stockholm. Les camps no borders sont l’occasion pour des activistes des quatre coins de l’Europe (et du monde) de se retrouver pour échanger des expériences, discuter, partager des pratiques et mener des actions contre les structures du pouvoir responsables de la répression à l’égard des migrant.e.s. Le camp de Stockholm, comme la plupart des camps no borders, a réuni entre 400 et 500 personnes.

Manifestation devant le centre de rétention de Marsta

Le camp de Stockholm, construit sur un champ en périphérie de la ville, était constitué d’un certain nombre d’espaces collectifs permettant d’organiser la vie du camp et de réaliser nos principes auto-gestionnaires : tentes collectives (assemblées et workshops), tente info (accueil et information), roulotte juridique (support juridique/solidarité), tente médicale (support médical), tente trauma (support psychologique), tente cuisine (vegan) et tables repas, établi vaisselle (avec compost et évacuation des eaux), toilettes sèches, toilettes « mouillées », lavabos et douches (avec évacuation des eaux), container à outils, espace pour le feu, « local poubelles ». L’autogestion fonctionne relativement bien, avec l’expérience acquise des nombreux camps précédents, chacun étant amené à prendre part aux tâches collectives (construction, évacuation des déchets, sécurité du camp, vaisselle, modération des discussions, partage des informations…).

Entrée du camp

L’une des tentes AG & workshops

Le programme des ateliers était particulièrement riche, même si nombre d’ateliers se chevauchaient et que les actions et leurs conséquences en terme de répression ont souvent nécessité le report ou l’annulation de certains ateliers. Le contenu des réflexions s’enrichit d’année en année en fonction de l’évolution de la situation politique en Europe, prenant en compte un grand nombre de questions relatives à notre condition d’européens, majoritairement blancs de peau et de classe moyenne : les rapports de domination et les structures de pouvoir, la « blanchitude » (whiteness) et le racisme inhérent à notre société, le sexisme et les questions de genres, nos privilèges et le paradoxe d’être anarchiste en société capitaliste, les normes et le folklore anarchistes…

Le camp no borders est surtout l’occasion d’effectuer un inventaire des évolutions politiques aux frontières extérieures et intérieures de l’Europe, en croisant les récits et témoignages de ceux et celles qui s’y sont rendus ou qui partagent le quotidien et les luttes de migrant.e.s. A Stockholm, on a donc eu la possibilité de parler de la situation des migrant.e.s et des frontières en Grèce, en France, en Allemagne, en Espagne, au Mexique, de la situation des rroms à Helsinki et ailleurs, des camps no borders passés et à venir (Lesvos, Calais, Bruxelles, Bulgarie, Cologne), des différentes luttes et résistances de sans papiers, de la façon dont nos ennemis se renforcent, de technologies de contrôle et de surveillance, des formes et progrès des moyens répressifs déployés par l’Europe… 

La tente info

La tente de la medical-team

CRITIQUES GENERALES

Malgré la qualité des ateliers et des discussions, qui ont été particulièrement riches, le camp de Stockholm a manqué cruellement de débriefings et de retours critiques sur les actions réalisées durant le camp et leurs conséquences. Le temps du camp ayant été ponctué d’actions et de manifestations dans différents lieux de la capitale suédoise, ses participants ont subi à plusieurs reprises la répression des pouvoirs locaux, un certain nombre ayant été contrôlés et interpellés. A plusieurs moment, notamment lors des actions des 16, 17, 19, 21 et 23, des personnes ont été arrêtées, le plus souvent sans motif valable et parfois dans des circonstances de tension avec la police. Trois personnes restent actuellement en détention pour « tentative de violence sur agent », « résistance violente », « émeute avec violence », « résistance à l’arrestation ». Au regard de cette répression, qui a vu le déploiement d’unités cynophiles, d’une unité antiterroriste cagoulée (dimanche 17 juin) et la menace de la part d’un flic en civil au moyen d’une arme à feu (mardi 19 juin), il aurait été indispensable que les participants au camp prennent le temps de débriefer et qu’une véritable stratégie collective soit adoptée pour répondre proportionnellement aux différentes attaques de la police.

La répression policière et judiciaire fait partie intégrante des thématiques de réflexions qui nous ont amenées à Stockholm. N’oublions pas que nous subissons actuellement les conséquences des orientations ultra-sécuritaires adoptées par le conseil européen dans le cadre du programme de Stockholm pour la période 2010-2014. C’est pourquoi, il serait indispensable d’obtenir un consensus au sein du réseau no border relatif à notre positionnement vis-à-vis des institutions qui nous oppressent et notamment de la police. Beaucoup trop de participants aux camps considèrent encore les policiers comme des « personnes à convaincre » et entretiennent avec eux des relations cordiales qui participent à nous affaiblir. Cette relation ambiguë de la part de certains avec l’ennemi doit être considérée comme une forme de collaboration vis-à-vis de laquelle nous devons nous positionner. Nous étions un certain nombre à ne pas supporter cette complicité ostentatoire avec ceux qui nous répriment et qui ont amenés certains de nos camarades en prison. Dans une lutte, il faut savoir choisir son camp, la barricade n’a que deux côtés !

La cuisine

CE QU’IMPLIQUE L’« AWARENESS »

Il a beaucoup été question lors du camp no border de Stockholm d’ « awareness ». L’awareness signifie qu’on est conscient de notre condition et qu’on agit en conscience par rapport à notre position de privilégié.e.s, qu’on garde à l’esprit en permanence le fait d’appartenir au groupe des « dominant.e.s » (en tant que blanc.he.s, en tant qu’européen.ne.s, en tant que personnes de classes moyennes, mais aussi souvent en tant que mâle). Cette prise de conscience implique un positionnement idéologique clair et respectueux à l’égard de ce.lleux avec qui on prétend lutter, pour que notre lutte ne prenne pas la forme paternaliste de la protection et de l’assistanat : on ne lutte pas « pour » mais « avec » les migrant.e.s.

Cette prise de conscience à beaucoup d’implications dans la manière dont nous devons lutter. A Stockholm, comme dans les autres camps no borders, cette prise de conscience n’était pas réellement accomplie, comme en témoignent les faits suivants :

  • La forme-camp est un microcosme, un entre-soi confortable : une même catégorie sociale (white middle class) y partage des valeurs communes, à l’écart des autres catégories sociales. Les décisions qui y sont prises n’impliquent que ceux qui en sont partie et la manière d’y vivre sont propres à la population qui y vit (exemple : les toilettes sèches sont partie intégrante de la manière de vivre occidentale. En orient on se nettoie le derrière avec de l’eau).
  • Le fait de posséder des papiers est vécu comme une sécurité et les personnes sans-papiers sont placées « sous la protection » des avec-papiers : l’action directe et la radicalité sont rejetées au motif qu’il ne faut pas « mettre en danger » les sans-papiers. Au lieu de considérer la distinction entre « action radicale » et « action modérée » au regard de la nécessaire diversité des tactiques, on donne du crédit à l’opposition « avec-papiers » et « sans-papiers », participant ainsi aux structures de domination (coloniales) que nous prétendons combattre, en niant le désir de radicalité des personnes avec (pour?) qui nous prétendons lutter.
  • Notre situation de privilégié.e.s (en tant que white middle class) nous permet de disputer certaines questions qui nous paraissent primordiales (comme la nudité, l’apparence physique et la liberté sexuelle), en dépit de leur caractère secondaire, voire futile dans le contexte actuel (s’attaquer à certaines oppressions particulières dans un contexte d’oppression généralisée est un privilège réservé à ce.lleux qui bénéficient d’un certain confort et ne subissent qu’une violence occasionnelle ou tout au moins relative).

Tente trauma et tentes AG / workshops

Aire de silence

Être conscients de notre condition en tant que white middle class ne signifie pas qu’il nous faut cesser de lutter, bien au contraire. Pour autant, il faut cesser absolument de se sentir coupable d’être ce que nous sommes et de jouer le jeu de la ségrégation au nom de la pureté idéologique. Ce n’est pas parce qu’on est blanc.he.s qu’on ne peut lutter au côté des noir.e.s, et ce n’est pas parce qu’on est né.e.s blanc.he.s qu’on doit s’en excuser et faire semblant d’être noir(e). Tout ce qui contribue à cela constitue une mystification idéologique. En tant que blanc.he.s conscientisé.e.s ou en voie de « conscientisation », nous avons d’autant plus de raisons de lutter contre les structures de domination et la société blanches (également capitalistes, bourgeoises et occidentales).

Notre awareness n’implique pas qu’on détruise ce qu’il y a de « dominant » en nous (et nos privilèges/libertés du même coup), ce qui est impossible, mais qu’on tire profit de cette prise de conscience pour déconstruire activement les structures qui sont à l’origine des rapports de domination dont nous faisons partie, afin que ces privilèges/libertés puissent bénéficier à tous et qu’il n’y ai plus de « dominé.e.s ».

Le coin toilette

Le coin vaisselle

Toilettes sèches

UN PRIVILEGE DE DOMINANTS : L’AUTO-VICTIMISATION

En cela, le camp no borders nous a apporté un magnifique exemple. Au troisième jour du camp, un groupe venu d’Allemagne, ou les débats autour de la résilience et de la responsabilité collective sont très vifs depuis la seconde guerre mondiale, a demandé à ce que les hommes du camps (ou tout au moins les corps masculinisés) n’enlèvent pas leurs tee-shirts. Cette demande faisait suite à l’offense vécue par certaines personnes à la vue de corps masculins dénudés, nudité qui constitue un privilège masculin et qui est vécue comme une agression par ce.lleux qui ne bénéficient pas de ce privilège. Durant deux jours, les débats du camp se sont focalisés autour de la demande de ce groupe, qui a adopté une posture radicale en demandant l’exclusion du camp des personnes à l’origine du conflit, à savoir les « hommes » qui avaient enlevé leur haut.

Pour faire valoir la légitimité de leur demande, ce groupe et ses soutiens ont brandi le concept du « power of definition » comme arme. Ce concept vise à assurer aux personnes qui se sentent victimes la solidarité et le soutien non négociable de la collectivité. Il consiste à donner à la victime le pouvoir qui lui est dénié du fait de sa position de dominé(e) et d’empêcher à l’agresseur.euse (dominant.e) d’exercer davantage sa domination : on donne droit et corps au ressenti de la victime par rapport aux arguments de son agresseur.euse.

Manifestation devant le centre de rétention de Marsta

Mais toute l’ambiguité de ce concept réside dans l’honnêteté supposée de la victime. Il ne peut y avoir de postulat selon lequel la victime a toujours raison. Et surtout, il ne peut pas être admis que la victime, quand bien même elle serait vraiment blessée dans son âme et dans sa chair, prenne un pouvoir sur quiconque. Le « power of definition » est utilisé dans ce contexte comme un outil pour inverser les rapports de domination, et non comme moyen d’abolir le statut de dominé(e). Se construire une identité de victime permet alors de prendre le pouvoir, recours bien souvent utilisé par les « dominant.e.s » pour légitimer leur besoin de reconnaissance et inscrire leur lutte pour le renversement du pouvoir dans la lutte, plus défendable, pour l’abolition des privilèges.

Dans le cadre du camp de Stockholm, ce paradoxe prend toute son importance : un groupe de personnes majoritairement dominant.e.s (white middle class, ou tout au moins occidental middle class) s’est construit une identité collective de victimes (en tant que femmes), pour demander l’instauration de règles castratrices, afin d’abolir ce qui est perçu comme un privilège, alors qu’il s’agit de libertés pour laquelle chacun(e) devrait se battre. Certaines personnes féminines du camps l’ont bien compris et ont enlevé leur tee-shirts en signe de protestation : quand on veut, on peut. Sans compter que tous les hommes ne sont pas forcément à l’aise pour ôter leur tee-shirt. C’est avant tout une gêne personnelle, quand bien même cette gêne est générée par toutes sortes de rapports dominant.e.s/dominé.e.s inhérents à la société.

Manifestation devant le centre de rétention de Marsta

Les messages des détenus du centre de rétention de Marsta : « HELP » / « FREEDOM » / « DETRUISEZ TOUTES LES PRISONS »

Se construire en tant que victime fait appel au ressenti, à l’intimité, et non plus au politique. La blessure vécue est présentée comme une violence irréparable, et son auteur comme un ennemi à bânnir. Faire appel à la collectivité pour régler un problème personnel est un procédé autoritaire et automutilatoire, visant à expurger publiquement des émotions qu’on ne parvient pas à négocier en privé. L’une des dérives possibles de ce type de recours est l’imposition d’un ordre moral : si chaque personne se sentant victime fait appel à la collectivité pour résoudre des problèmes d’ordre intime, notamment en établissant des règles à tour de bras pour satisfaire les appréhensions et les angoisses de chacun, libératrices pour certains, oppressives pour une majorité, on aboutit sur une société totalitaire.

Au final, cette discussion n’aura pas abouti sur un consensus : le camp se refusant à imposer l’interdiction du torse nu et à bannir qui que ce soit pour ce motif, le groupe qui a soulevé cette question a préféré quitter le camp en affirmant qu’il n’y « avait aucune compréhension pour l’anti sexisme » dans ce camp.

Quelques destructions suite à la manifestation de solidarité devant la prison de Solletuna où sont détenus trois camarades

LE PARADOXE D’ETRE ANARCHISTE DANS LA LUTTE EN FAVEUR DES MIGRANT.E.S

Au cours de ce camp, on a également soulevé la difficulté de jongler entre nos principes anarchistes et la nécessité d’accompagner les migrant.e.s et demandeur.euses d’asile dans leurs démarches pour intégrer le système. Lorsqu’on s’engage auprès des migrant.e.s, il arrive bien souvent qu’on soit contraint de transiger avec nombre de nos valeurs : sur la question du sexisme justement, ou encore de la xénophobie, du rapport à la société marchande, aux traditions, au travail, à l’État… Les personnes qu’on soutient sont rarement anarchistes et ne comprennent pas le plus souvent nos modes de vie. Comme la majorité de la population, ils et elles cherchent à « s’intégrer », fonder une famille, trouver du travail, bénéficier d’un bon salaire, acquérir des biens et une propriété, choisir leurs représentants et faire allégeance aux lois démocratiques. Par ailleurs, ils/elles restent généralement attaché.e.s à des valeurs traditionnelles, qui sont souvent machistes et patriarcales, et entretiennent des préjugés à l’égard des autres peuples, si ce n’est un racisme ostensible.

Lorsqu’on est confronté à cela, c’est parfois nécessaire d’adopter une stratégie. Changer les mentalités n’est pas chose facile, chacun le sait. Le premier défi auquel on est confronté, c’est souvent la honte que les migrant.e.s ressentent vis-à-vis de leur condition, du fait d’être montré.e.s du doigt comme « hors-la-loi » et d’être contraints de violer la loi pour survivre. En tant qu’anarchistes, nous assumons nos pratiques illégales et même nous les revendiquons, ce qui est loin d’être le cas pour tous. Récupérer dans les poubelles, squatter, voler, frauder, vendre à la sauvette, se cacher des flics, sont des pratiques de survie que les migrant.e.s ont adopté par défaut. Ce sont des pratiques que nous adoptons par conviction politique. En tant qu’anarchistes, notre première tâche doit donc être de déconstruire le légalisme, de faire prendre conscience aux migrant.e.s qu’on soutient que l’illégalité se défend, que l’illégalisme est une forme de résistance légitime face à un système qui produit des règles injustes et destructrices. Il faut aider les migrant.e.s à se décomplexer vis-à-vis de la loi, en partageant nos pratiques illégales et en mettant l’accent sur des principes et valeurs que nous partageons tous. Le plus important est de garder à l’esprit le principe de légitimité : on peut se permettre beaucoup de choses tant qu’on reste légitime à le faire.

Une fois que cette étape est franchie et que les migrant.e.s assument le fait d’être « hors-la-loi » et qu’ils deviennent nos complices et nous les leurs, c’est que le rapport de domination instauré entre nous par la loi a été en partie aboli ou que tout au moins il ne nous empêche plus de partager nos pratiques. Une fois cette complicité établie, la confiance mutuelle suit et il devient alors possible de discuter de nos divergences idéologiques sans que cela ne nuise à nos relations. En général, le rapport de confiance aide à agir sur l’opinion d’autrui : l’affectif qui s’instaure devient plus fort que les rapports de pouvoir qui nous opposent du fait de notre condition sociale. Vulgairement : les migrant.e.s considèrent désormais qu’on est dans leur camp et leur méfiance disparaît. C’est à ce moment seulement qu’on peut entreprendre des choses ensemble : c’est la condition essentielle pour que notre action soit véritablement collective et pour qu’elle se distingue de celle menée par les humanitaires et les associatifs. On lutte en leur faveur avant tout s’ils sont d’accord qu’on le fasse.

Portraits de flics devant le centre de rétention de Marsta

Et lorsque nous sommes amenés à accompagner les migrant.e.s dans leurs démarches administratives, il devient plus facile de pointer ensemble les incohérences du système et même, s’il y a vraiment une confiance mutuelle, de construire ensemble des stratégies de résistance. A cet instant, il n’est plus seulement question pour les migrant.e.s de se faire accepter, mais de faire valoir des droits en toute légitimité, de revendiquer leur droit à réaliser leurs projets de vie au même titre que nous. Et lorsqu’on lutte ensemble avec cette vision commune, la distinction entre « eux » et « nous » disparaît : ce n’est pas l’obtention des papiers qui les fait « accéder à notre monde » mais la lutte qui leur fait prendre conscience que nous « sommes déjà du même monde » et que les frontières entre nous sont fictives. C’est plus ou moins ce qu’on appelle « autodétermination », lorsqu’une personne ou un groupe de personnes se choisit sa destinée, sans se soucier des limites préétablies par les structures de pouvoir existantes.

Défendre et promouvoir l’illégalisme, se déculpabiliser, sont donc des moyens de lutter avec les personnes migrantes contre un système qui nous criminalise tous. Il n’est donc pas paradoxal d’intégrer le système lorsqu’on est conscient(e) que ce n’est pas une issue de secours et qu’on œuvre à ce que les personnes qu’on aide à l’intégrer en sont conscient.e.s aussi.

Une fois cette conscience partagée, il ne reste qu’à faire preuve d’intégrité et lutter radicalement contre les structures de dominations, sans transiger avec l’ennemi et sans se persuader qu’on peut échapper à sa condition. En cela, l’antiracisme blanc des Weather Underground 1 2 peut servir d’exemple ou tout au moins fournir quelques pistes…

BRING THE WAR HOME !

Source: L’interstice, 28 juin 2012

Sociaux-patriotes d’hier et d’aujourd’hui : permanence et récurrence des idées réactionnaires

Il me paraît important de publier cette critique d’une « gauche » et d’une presse qui se veut « alternative », qui par son patriotisme et son militarisme, se dit combattre le fascisme et montre clairement ses limites à l’heure actuelle. Cet article contient des citations de communistes autoritaires avec lesquels je ne partage pas leur vision étatiste de la société post-révolutionnaire.

Sociaux-patriotes d’hier et d’aujourd’hui : permanence et récurrence des idées réactionnaires

Il est sou­vent mor­tel­le­ment ennuyeux et dog­ma­ti­que d’appuyer un rai­son­ne­ment actuel sur des cita­tions des Grands Penseurs du Mouvement Ouvrier, sur­tout s’il s’agit de MABOD (Mâles Blancs Occidentaux Décédés) Mais, une fois n’est pas cou­tume, cet arti­cle com­men­cera par trois cita­tions d’arti­cles de Lénine et Trotsky, écrits en 1914, 1915 et 1917, qui déc­rivent par­fai­te­ment les points fon­da­men­taux de l’idéo­logie social-patriote dif­fusée aujourd’hui par le PCF, le Parti de Gauche, le Front de Gauche, ATTAC, Le Monde diplo­ma­ti­que, Politis, et une plé­iade d’intel­lec­tuels de gauche : Emmanuel Todd, Jacques Généreux, Jacques Nikonoff, Paul Ariès, Pierre-André Taguieff etc.

« Les oppor­tu­nis­tes ont préparé de longue date cette faillite, en répudiant la révo­lution socia­liste pour lui sub­sti­tuer le réf­orm­isme bour­geois ; en répudiant la lutte des clas­ses et la néc­essité de la trans­for­mer, le cas échéant, en guerre civile, et en se fai­sant les apôtres de la col­la­bo­ra­tion des clas­ses ; en prêchant le chau­vi­nisme bour­geois sous le nom de patrio­tisme et de déf­ense de la patrie, et en méc­onna­issant ou en niant cette vérité fon­da­men­tale du socia­lisme, déjà exposée dans le Manifeste du Parti com­mu­niste, que les ouvriers n’ont pas de patrie ; en se bor­nant, dans la lutte contre le mili­ta­risme, à un point de vue sen­ti­men­tal petit bour­geois (…) ; en fai­sant un fétiche de la légalité et du par­le­men­ta­risme bour­geois (…), et en oubliant qu’aux époques de crise, les formes illé­gales d’orga­ni­sa­tion et d’agi­ta­tion devien­nent indis­pen­sa­bles. »

Lénine, « La guerre et la social-démoc­ratie russe », 28 sep­tem­bre 1914

Cette pre­mière cita­tion situe clai­re­ment les lignes de cli­vage entre réf­orm­istes et révo­luti­onn­aires au début du XXe siècle, mais elles sont tou­jours vala­bles, pour l’essen­tiel au début du XXIe siècle, même si évid­emment les sociétés occi­den­ta­les ont considé­rab­lement changé – et si les “révo­luti­onn­aires” sont une espèce en voie de dis­pa­ri­tion en Occident.

La deuxième cita­tion qui va suivre convient par­fai­te­ment pour cri­ti­quer les idées véhiculées par n’importe quelle affi­che du Front ou du Parti de Gauche, n’importe quel tract d’ATTAC ou n’importe quel arti­cle du Monde diplo­ma­ti­que. Elle montre que les sociaux-chau­vins français de toutes ten­dan­ces ont tou­jours présenté leur pays comme un exem­ple à suivre, dans l’igno­rance totale des mou­ve­ments ouvriers des autres pays européens (et bien sûr des ques­tions colo­nia­les).

« Jusqu’à la fin de ses jours, [Édouard] Vaillant considéra que la France était la terre pro­mise de la révo­lution sociale ; et c’est précisément pour cette raison qu’il vou­lait la déf­endre jusqu’au bout. (…) … Dans l’ensem­ble, il ne faut pas oublier qu’à côté du réf­orm­isme le plus vul­gaire, il y a aussi dans le social-patrio­tisme un mes­sia­nisme révo­luti­onn­aire qui chante les exploits de son Etat natio­nal, parce qu’il considère que sa situa­tion indus­trielle, sa forme  » démoc­ra­tique  » ou ses conquêtes révo­luti­onn­aires l’appel­lent précisément à conduire l’huma­nité au socia­lisme ou à la « démoc­ratie ». »

Léon Trotsky, « Sur le mot d’ordre des Etats-Unis socia­lis­tes d’Europe », 1915

La troi­sième cita­tion s’appli­que par­fai­te­ment à beau­coup d’alter­mon­dia­lis­tes et d’Indignés actuels, à leurs for­mu­les vagues qui se résument en fait à une bonne appli­ca­tion des prin­ci­pes de la Charte de l’ONU, à la vic­toire des 99% de gen­tils citoyens sur le 1% de méchants spé­cu­lateurs….

« Les sociaux-patrio­tes ont beau­coup tra­vaillé à éla­borer des for­mu­les per­cu­tan­tes (…) en pro­po­sant aux masses des objec­tifs tels que « déf­ense de la patrie », ou l’ « établ­is­sement d’un arbi­trage inter­na­tio­nal » (…) le social-patrio­tisme (…) a inlas­sa­ble­ment mobi­lisé les slo­gans idéal­istes pour les intérêts du capi­ta­lisme. »

Léon Trotsky, « Le pro­gramme de la paix », mai 1917

Aujourd’hui, à part à l’extrême droite, on n’uti­lise plus du tout l’expres­sion de sociaux-patrio­tes. Seuls des grou­pes et des indi­vi­dus fas­ci­sants comme Egalité et Réconciliation ou Alain Social se disent avec fierté « sociaux-patrio­tes » ou « patrio­tes sociaux ».

À l’ori­gine, cette expres­sion désignait tous les sociaux-démoc­rates qui à la veille et pen­dant la Première Guerre mon­diale s’étaient rangés du côté de leur bour­geoi­sie natio­nale. Et cette étiqu­ette bran­die par les peti­tes mino­rités révo­luti­onn­aires pen­dant la Première Guerre mon­diale était considérée comme la marque de la tra­hi­son et de l’infâmie.

Un siècle plus tard, le social-patrio­tisme a de nou­veau le vent en poupe. Sous une forme relookée, bien sûr, mais tou­jours avec une rhé­to­rique de gauche, comme l’illus­trent les dis­cours citoyen­nis­tes de Jean-Luc Mélenchon et de ses amis.

Sous cou­vert de déf­endre « le peuple » voire même de vou­loir donner le « pou­voir au peuple » (donc à toutes les clas­ses socia­les y com­pris les patrons !!), sous prét­exte de lutter contre la « finance spé­cu­la­tive », les tenants de cette pensée sociale-natio­na­liste ne font que res­sor­tir les vieux concepts et les vieux slo­gans de leurs maîtres à penser d’hier, les Millerand, Sembat, Guesde, Cachin, et autres sociaux-chau­vins.

Avec l’accrois­se­ment du chômage et l’appro­fon­dis­se­ment de la crise éco­no­mique mon­diale, on voit se ren­for­cer cette rhé­to­rique chau­vine et patrio­tarde, non seu­le­ment à droite et à l’extrême droite, mais aussi à gauche.

Peut-on être un déf­enseur de la Nation, un patriote, et lutter effi­ca­ce­ment contre le Front natio­nal ? À mon humble avis, non.

Pas plus qu’on ne pou­vait inter­ve­nir effi­ca­ce­ment dans le débat lancé sur l’iden­tité natio­nale par l’UMP en avançant un patrio­tisme de gauche, ou en déf­endant l’idée que la nation serait un cadre civi­li­sa­tion­nel indis­pen­sa­ble, pour ne pas dire indép­as­sable, comme le font les cas­to­ria­diens de « Lieux com­muns » dans leur arti­cle« Post-scrip­tum sur l’iden­tité natio­nale », daté du 6 avril 2010.

Ils com­men­cent par affir­mer : « cette ques­tion de l’iden­tité est une vraie ques­tion que l’on aurait tort d’évacuer ». Ils expli­quent que les « sym­bo­les – folk­lore, hymne, dra­peau » ne sont plus « por­teurs de sens » (sans nous pré­ciser si c’est une maléd­iction ou un pro­grès), puis dén­oncent « l’immi­gra­tion “cultu­rel­le­ment offen­sive” » (une curieuse et inquiét­ante expres­sion sous la plume de « radi­caux »), mise sur le même plan (dépr­éciatif) que le « regain du pro­tec­tion­nisme, des natio­na­lis­mes, des intégr­ismes ». Ils embrayent alors sur la déf­ense d’une « iden­tité ouverte », « fondée sur un enra­ci­ne­ment libre dans une his­toire, indi­vi­duelle ou col­lec­tive, élaborée à tra­vers une accep­ta­tion des différ­ences ». Bref, une bouillie consen­suelle que ne renie­raient pas les scri­bouillards de l’ONU, de l’UNESCO, ou de n’importe quelle Ligue des droits de l’homme.

Et ils finis­sent par se dém­asquer en reve­nant, après bien des contor­sions, à la notion de l’iden­tité natio­nale qu’ils avaient semblé vili­pen­der au début de leur texte : « Nous sommes libres de choi­sir la “cer­taine idée” de notre iden­tité natio­nale que nous pri­vilégions (..). lors de la Révolution franç­aise, cette idée [de nation] était une idée révo­luti­onn­aire par laquelle le peuple pro­cla­mait son droit à décider lui-même de son sort ». Bref, ils pas­sent, dans le même texte, du mul­ti­cultu­ra­lisme le plus insi­pide aux cli­chés des sociaux-patrio­tes gau­lois Chevènement, Mélenchon et Montebourg (et avant eux une plét­hore de sociaux-démoc­rates et sta­li­niens français).

Les sociaux-patrio­tes du XXIe siècle, même s’ils font référ­ence à des auteurs bran­chés, répètent tou­jours le même dis­cours. Et sous toutes les lati­tu­des.

En ce sens-là, les cita­tions d’auteurs marxis­tes « rin­gards » et « anté­di­luviens » qui com­men­cent cet arti­cle n’ont pas pris une ride. Hélas !

Y.C., Ni patrie ni fron­tières, 15/05/2012

Source: Mondialisme.org

[Italie] Réflexions anarchistes sur le communiqué de la FAI

 LES POINTS SUR LES I

RÉFLEXIONS SUR LA REVENDICATION DE LA FAI

Quelques réflexions à propos et en réponse à la revendication F.A.I. et aux élucubrations médiatiques qui ont suivi
Par quelques anarchistes et libertaires à Gênes (occasionnellement “citoyennistes”)

Inévitable. Il l’est de prendre la parole lorsque l’on est directement mis en cause et par les ainsi-dits “anarchistes informels” et par tous les médias. Il est probable que ce qu’on l’on dira suscitera d’autres polémiques, mais nous croyons sincèrement que cela aurait dû être fait depuis longtemps déjà.

Insupportable : être pris entre deux feux. D’un côté les journalistes, les politiques et les juges qui spéculent sur de présumés “bouillons de culture”, sur de fantomatiques passages qui verraient un saut qualitatif dans la lutte sociale, de rue – faite de contestations, manifestations, actions, et de toute la multiplicité de pratiques que la fantaisie peut mettre à disposition – et, de l’autre, d’apprentis luttarmistes (“lottarmatisti” dans le texte, c’est-à-dire pratiquants et partisans de la lutte armée, NdT) réduits à être la parodie d’eux-mêmes, qui viennent tirer pour ensuite dédier plus de la moitié de la revendication du geste à des polémiques internes au mouvement anarchiste, à croire que le but n’en soit pas la dimension politique ou sociale (en admettant qu’il puisse l’être), mais la démonstration d’être plus “purs” qu’un autre, plus anarchistes, plus durs, plus courageux. En somme de préparer d’un côté la fourche et de l’autre continuer à remettre la merde dans son propre étang.

Immoral. De se faire faire la morale sur comment un anarchiste devrait agir pour être “digne” de ce nom.

Investigations. D’une part être sous celles de la préfecture qui depuis des années pousse afin de réussir également dans cette ville à obtenir l’arrestation de plusieurs anarchistes et libertaires pour la seule “association de délinquants avec finalité subversive”, et de l’autre sous celle de la néo avant-garde fédérée qui nous espionne, évidemment, prête à mesurer le temps que nous passons à “blablater”, ce que nous faisons le soir et à quel point serait radical ce que nous disons et que nous faisons lorsque nous descendons dans la rue.

Avant tout. À Gênes, ces dernières années, nous sommes descendus dans la rue et nous avons participé à de nombreuses luttes sociales, nous avons organisé des manifestations et des contestations, nous avons occupé et secoué, nous nous sommes “bougés” avec le soleil comme avec la lune, et ce non pas parce que nous verrions ceci comme un bout d’un parcours graduel qui, sur une présumée ligne droite, porterait du tractage à la “lutte armée”, mais parce que nous pensons que ce mode d’action est le nôtre, celui que nous considérons comme le plus correct et le plus cohérent avec nos idées (… et nous sommes désolés si celles-ci ne se combinent pas avec celles des “noyaux durs de l’anarchie”).

Ensemble. Et ensemble ne signifie pas chercher le consensus, ne signifie pas non plus obliger les gens à applaudir ou à siffler. Ça ne signifie pas dire “ou avec nous, ou contre nous”. Cela signifie être complices pour un moment, sur un bout de rue, chacun apportant sa propre contribution et ses propres idées. Il ne s’agit pas de “complicité” lorsque l’on en vient à une “pensée unique” qui ne cueille pas le potentiel et la beauté des diversités qui réussissent à s’entrecroiser un court instant. Pour les “anarchistes fédérés informels”, complicité signifie devoir épouser de façon a-critique leurs méthodes et leurs (incomplètes) analyses sociales, sous peine d’être désignés comme politicards, réformistes, anarchistes de salon, collaborationnistes.

Insurrection. Se lever et renverser la table des obligations et des institutions sociales. Ceci se fait avec le partage et la participation active des personnes, chacune avec ses propres outils et ses propres temps. Se sentir exploité parmi les exploités, opprimé parmi les opprimés, penser et travailler afin que, tous ensemble, il soit possible de renverser les classes dominantes dans l’intérêt de tous. Construire une société nouvelle avec la contribution et la participation de chaque individu. Voilà, peut-être bien un peu coupée à la hachette, l’idée que nous avons d’insurrection et de révolution. Si la société future que “les tireurs” ont en tête est celle de qui regarde l’autre de haut en bas, de qui méprise tous les autres potentiels “complices”, eh bien alors nous ne combattons pas du même côté de la barricade.

Incontournable est donc pour nous le fait de revendiquer nos pratiques et nos contenus, les luttes que nous avons portées dans cette ville, comme des choix précis qui n’ont rien à voir avec des sauts en avant ou en arrière. Si nous voulions former un groupuscule armé nous l’aurions fait, et cela nous aurait probablement moins coûté en termes répressifs et de contrôle. On le sait : envoyer de temps en temps des petits mortiers par la poste ou faire un bobo au mollet d’un responsable du cancer nucléaire, avec son nom sur l’annuaire téléphonique et sans escorte, peut être décidément moins risqué que s’obstiner à aller de l’avant, en recommençant cent fois peut-être, comme des individus qui se sentent faire partie du monde et non pas être au-dessus de celui-ci. Nous continuerons donc dans nos rues, conscients que l’objectif n’est pas d’arracher le monopole de la violence à l’État pour le prendre pour soi mais faire en sorte, si nécessaire, que la violence devienne une arme diffuse de défense et d’attaque pour tous les opprimés.

Inconscience, des néo avant-gardistes. À lire sur le “plaisir d’armer le chargeur”, le “confluent de sensations plaisantes”, l’harmonie avec la nature et le nihilisme, en plus de quelques petites confessions de magazines adolescents, avec une première analyse, à bien lire et à mal penser, il apparaît évident que plutôt que la foi qui animait les nihilistes russes, on se trouve face à un malaise qui a plus à voir avec des traumatismes adolescents mal résolus qu’avec la volonté de renverser le tsar pour ouvrir la voie au peuple. Ce fétichisme mal caché pour la découverte des armes à feu et l’apologie de son propre courage (la prison ou la mort) nous renvoient à une dimension du martyr qui ont peu à voir avec la liberté et l’émancipation, mais également parce que nous excluons catégoriquement le fait que dans l’au-delà nous attendraient des fleuves de miel et, pour les petits mâles, 99 vierges.

Insensibilité. La violence révolutionnaire peut être une “tragique nécessité”, et nous ne sommes certainement pas ici à pleurer pour la jambe d’un homme qui, en travaillant activement dans la diffusion du nucléaire, a de graves responsabilités dans la destruction de la planète et dans l’assassinat de tant de personnes. Toutefois, sachant que de la tragique nécessité à l’exaltation du plaisir par l’arme passe la différence entre ce qui, historiquement, a été ce que nous appelons justice sociale et ce qui, dans l’actuelle situation historique et pour la revendication qui en a été faite, s’est montrée comme pure rancœur sectaire.

Incohérence. Peut-être que nos “nouveaux anarchistes” ne s’en sont pas rendu compte, mais pendant qu’ils écrivent qu’ils veulent “radicaliser le conflit”, dans les rues d’Italie et d’Europe le conflit se radicalise déjà de lui-même, sans qu’il n’y ait besoin de pseudo éclairés pour donner l’exemple. Dans tous les cas, la question que nous nous posons est : qu’a à voir cette vision “estropiée” du nihilisme avec le conflit social (phénomène étendu par définition) ? L’idée du conflit social et de la révolution comme phénomène purement et exclusivement militaire est dépassée et d’un autre siècle. Cela est clair, nous croyons une fois pour (presque) toutes que, sur le plan strictement militaire, qui détient le pouvoir a déjà vaincu. S’il ne fallait que la possession des armes pour assurer la possibilité de changement alors nous pourrions déjà nous avouer condamnés. L’équation pistolet = radicalité ne tient pas debout, d’aucun point de vue, elle est seulement une auto-célébration utile pour confirmer les thèses de la police. Dans les luttes sociales et partisanes il n’y a aucune hiérarchisation des moyens, dans certains cas les armes peuvent être utiles, dans d’autres les écrits et les mots, parfois les deux, parfois d’autres choses encore. Ce qui compte est la cohérence entre les fins et les moyens. Seul le fait de relever la tête entre tous les opprimés peut balayer l’actuel système social, et il n’est ni implicite ni exclusif que cela doive advenir “militairement”.

Le bœuf … qui dit de l’âne qu’il est cornu. Vu que les auteurs du “geste notoire” ont la prétention de juger notre cohérence et celle des autres, notons que le sous-entendu du geste susdit revient à “en frapper un pour en éduquer cent”, pratique d’intimidation qui est peut-être englobée dans ce que les “fédérés” nomment “nouvelle anarchie”, mais celle-ci ne fait certainement pas partie de la tradition anarchiste à laquelle, irréductibles romantiques, il nous plait de rester fidèles : ce qui veut dire que l’on tire pour arrêter concrètement une injustice, et non pour avertir et/ou estropier quelqu’un.

Individu, c’est-à-dire la personne dans sa complexité, son intégralité, la diversité dans ses relations. Cela vaut pour nous et cela vaut pour notre ennemi. Ce n’est jamais “sur les uniformes” que l’on tire mais toujours sur les personnes. En réduisant les personnes à de stricts symboles s’opère une opération totalitaire, l’humain se défigure en une responsabilité, et ce faisant la responsabilité que l’individu prend en charge devient son intégralité, et ainsi donc le monstre à abattre, l’ennemi à punir. Maintenant il ne s’agit pas de tirer ou de ne pas tirer mais d’arrêter de réfléchir en termes de symboles. Frapper là où cela nuit le plus ne devrait pas signifier frapper de la façon la plus symbolique ou spectaculaire, plus simple ou moins risquée, mais où il est concrètement possible d’arrêter l’injustice, d’entraver les engrenages de la mort. En frappant les responsabilités que les personnes assument en tant que rôle nous voyons le dépassement d’un obstacle, la fin d’une nocivité, et non – comme il ressort de la revendication des “anarchistes informels” – la punition d’une personne. Nous ne sommes pas juges, nous sommes révolutionnaires.

Irrédentisme. D’une certaine rhétorique et symbologie “d’annonce”, nous en ferions volontiers moins : l’apologie du “beau geste”, les mouvements intérieurs du nouvel anarchiste, un certain sentimentalisme protoromantique et l’auto-congratulation esthétisante, nous les laisserions volontiers à un passé qui, en outre, ne nous appartient pas. Du reste, chers “compagnons”, vous n’avez pas pris Fiume (un micro-État indépendant au début du siècle dernier, NdT) mais, si vous ne vous en souvenez pas, il y a seulement un ingénieur avec une béquille pour le prochain mois. La prose futuriste-individualiste était déjà embarrassante à son époque, et nous pensons que la reproduire aujourd’hui, en pire, n’est certainement pas une urgence.

Informalité. Il n’est pas obligatoire d’utiliser des termes simplement parce qu’on en abuse dans le milieu (en français dans le texte, NdT) anarchiste. Si l’informalité était (aussi) posée en antithèse au luttarmisme à une époque pendant laquelle les Brigades Rouges étaient sur le devant de la scène, c’est qu’alors il ne suffit pas de ne pas être comme les BR pour “être informels” ou déterminer une organisation informelle. Lorsque “nos auteurs d’attentat” nous balancent une revendication aujourd’hui, et qu’hier d’autres “fédérés” s’aventuraient dans des palabres, avec une ambiance de Donaldville, écrites avec tant de descriptions sur les méthodes, une ligne à suivre, des symboles et des sigles à intercaler et avec lesquels conclure, il ne suffit pas d’en nommer le résultat “spontanéisme armé” pour exorciser l’idéologie luttarmiste. Ce qui s’obtient est tout au plus un mauvais ressassé de l’idéologie génitrice en un succédané qui conserve en soi la logique de l’avant-garde mais lui ajoute l’aspect d’une irrationalité apparemment romantique mais qui, dans les faits, est d’un manichéisme simpliste. Spontanément, sur une impulsion, sans calculs ou rationalité peuvent se faire beaucoup de choses, mais il n’est pas dit que ces choses soient toujours la réponse la plus juste ou la meilleure.

L’équation spontanéité (dans l’action) = libre expression de l’individu = révolution est, comme dirait un illustre comique génois, “une connerie épouvantable”. L’action révolutionnaire est, et devrait être à notre avis, le résultat élaboré de raison et de sentiment de l’individu dans ses relations aux autres individus et au monde qui l’entoure.

Incommunicabilité. Et en effet quiconque lirait le communiqué de revendication pourrait ne faire qu’une demande : mais pour les auteurs de l’attentat qui sont les véritables ennemis, les technocrates sur qui ils veulent tirer ou les autres anarchistes ? Dans la logique dualiste citée ci-dessus il n’existe pas d’espace pour dialoguer avec les exploités, avec les exclus – si ce n’est de désigner ceux-ci comme complices résignés. La revendication est faite pour les médias et pour l’État ; les critiques sont pour les spécialistes du militantisme et pour les anarchistes. Nous ne savons pas à quel point les victimes du nucléaire, ce qui revient à dire les individus morts “placés” ici et là dans le texte de revendication, auraient pu comprendre à un moment les polémiques internes aux mouvements. Mais peut-être est-ce leur faute … ou bien ce sont “seulement” des indignés ou bien ils sont, précisément, morts … pas vrai ?

Idiotie, ou provocation ? Sincèrement nous n’en savons rien, mais de fait nous trouvons relativement grave qu’à l’intérieur d’une revendication de ce genre se trouvent des concepts et des phrases (extrapolées et collées comme un rafistolage) de textes d’autres, écrits avec d’autres objectifs, se projetant de façon différente, et surtout publics … avec tout ce que cela peut comporter au niveau répressif (et excusez si “nous raisonnons avec le code pénal à la main”). La proposition est donc simple : chers “anarchistes informels”, si – comme vous l’avez annoncé – vous deviez poursuivre dans votre entreprise, vous seriez priés de vous remuer un peu plus les méninges et d’exprimer des concepts qui seraient les vôtres plutôt que d’autres pris en-dehors de leur contexte originel (si ce n’est contre).

Incroyable. Malgré tout, après tant de critiques à la Fédération Anarchiste Informelle, il y a une chose que nous devons reconnaître : pour deux heures, la production de Finmeccanica s’arrêtera … les travailleurs feront grève en défense et en solidarité avec le “manager estropié”. En somme un grand résultat, de ceux qui s’obtiennent seulement quand les muets parlent avec les sourds.

En marche. Et ainsi, jeudi à Gênes aura lieu une manifestation “contre le terrorisme”. La toile médiatique, les institutions et les immanquables syndicats sont parvenus à mettre ensemble ce qui est par nature opposé : les actions contre Equitalia et la jambisation d’un administrateur délégué, le soulèvement – chacun à sa manière – contre les abus et l’avant-garde (mal) armée. Pire : les exploités et les exploiteurs. Cependant, pour être clairs, nous considérons que ni la jambisation, ni les molotovs, ni les assauts “de masse” sur Equitalia ne sont des pratiques terroristes. Le terrorisme c’est de semer violence et panique à l’aveugle afin de préserver ou de conquérir le pouvoir. Et cela appartient à l’État et aux “fascistes (nationalistes et/ou religieux) de diverses obédiences”. Cela étant dit, nous considérons la jambisation comme un acte d’intimidation et de cruauté qui n’appartient pas à notre éthique, alors que nous voyons les diverses attaques contre Equitalia accomplies par les exploités ces jours-ci comme une bataille bien plus partageable, fondamentale.

Identifier et regrouper toutes les pratiques de dissension, de la lutte contre Equitalia à celle contre le TAV, des pratiques de résistance contre la crise financière à la solidarité avec les immigrés pourchassés, dans le même sac que le luttarmisme, est une vieille carte que les États ont tout intérêt à jouer. Désigner le mouvement anarchiste et les mouvements antagonistes comme “bouillons de culture” (en France, il a été question de “terreaux favorables”, NdT), dépeindre les révolutionnaires comme jouant un double-jeu (en public tous ensemble avec les pairs, et en cachette une secte séparée et méprisante), dépeindre toute hostilité comme terrorisme est ce qui sert au gouvernement à continuer à faire passer ses “mesures anticrise” en réussissant à nous maintenir divisés. Ils ont déjà annoncé le renforcement des mesures répressives et des moyens d’investigation, ils ont déjà proposé de déployer l’armée en défense des “objectifs sensibles”. Si les exploités tombent dans ce piège, il y a un risque concret que toutes les luttes en cours implosent d’elles-mêmes.

En chemin. Ne pas se faire emberlificoter par les politicards et les syndicalistes, que soient laissées les avant-gardes séparées à leur aliénation. Nous avons besoin de regarder le monde avec réalisme, en sachant conjuguer les difficultés et le tragique de la situation avec les réponses adéquates, cohérentes avec nos rêves et nos désirs. Ne nous faisons pas prendre par la peur, et surtout ne nous laissons pas dévorer par la haine et la rancœur (qui donnent naissance à toutes formes d’aliénations). Le secours mutuel et l’appui mutuel, la capacité de comprendre, la solidarité et le courage de la cohérence (pour qui la fin ne justifie jamais les moyens) sont l’arsenal que les opprimés ont depuis toujours au cœur. Et ces armes, nos armes, nous ne les remettrons pas facilement à la police.

P.-S. : Enchantement. Puisque nous serons accusés de pratiques magiques, ou plus vraisemblablement de réussir à “nous dissocier” de quelque chose à quoi nous ne nous sommes jamais “associés”, nous soulignons que ce texte est né de quelques individualités et ne représente pas les positions des divers anarchistes et libertaires présents à Gênes. C’est évident, mais mieux vaut le préciser au vu de la stupidité débordante.

Indignés ? Beaucoup, bien que – nous vous le concédons – mieux vaut dire Enragés.

Traduit de l’italien d’Informa-Azione (14/05/2012) par le Jura Libertaire (16/05/2012)