Sur la misère étudiante

Ton quart de siècle

Pour ton papa l’Etat, entre 18 et 25 ans tu es un bébé, bébé-étudiant, bébé-Tanguy, encore chez les parents ou dans une cité U, un bébé qui tâtonne dans des études supérieures souvent décriées, décrétées inutiles d’emblée. Si ta famille est vraiment très pauvre, ton papa l’État te filera une bourse, sinon il estimera que la solidarité familiale permettra ta survie, il te renverra vers tes vrais papa-maman qui payeront pour toi. Si ta famille est juste au dessus de l’échelon, situation bâtarde de « pas assez pauvre pour être aidée mais pas assez riche pour t’aider », tu auras l’opportunité de rentrer dans la vie active avant tout le monde en décrochant un job étudiant à mi-temps, et à toi de jongler avec ces nouvelles variables du post-bac qui te tombent sur la gueule, toutes en même temps sinon c’est pas marrant. Les courses, le loyer, les factures, le lavomatic et les partiels, le stage peu ou pas payé et le mémoire à rédiger, et au milieu le timer du Macdo, l’inventaire abrutissant de la grande surface, la mobylette de Pizza X, les casiers du tri postal la nuit, la serpillère et le balai à chiottes, le costume de guignol pour distribuer les flyers, servir les autres au bar, le sourire obligatoire.

Entre 18 et 25 ans, si ta famille est pauvre, tu vas en chier, c’est écrit, c’est normal, t’es jeune, tu peux encaisser. Apprendre à vivre à découvert, faire traîner les factures quand la bourse est versée en retard ou que les imprévus te sautent à la gorge, le trop-perçu d’APL que t’avais pas vu venir, les manuels à acheter, la facture de gaz à trois chiffres. Tes velléités d’autonomie, tu les sentiras dans les premiers recommandés qui arriveront dans ta boîte aux lettres, menace d’interdit bancaire, de confiscation de chéquier. Le bocal à pièces jaunes sera l’allié de la dèche, faire des petits tas de pièces, toute cette masse métallique qui plombe ta poche et que tu recomptes soigneusement devant la boulangerie. Tu deviens le pro du discount, tu connais toutes les enseignes.

Si t’es déjà sorti des études, ton papa l’État t’explique qu’on va pas te filer le RSA, ça te donnerait trop envie de rien foutre, ça nuirait à ton autonomie, et puis ça ne serait pas pédagogique, de te verser de l’argent tous les mois sans contrepartie, tu risquerais de le claquer n’importe comment. Entre deux contrats précaires, tu feras avec rien, t’as pas assez cotisé pour le chômage, t’as bossé au black parce qu’il y avait rien d’autre, tu découvres que la boîte qui t’avait embauché a mis la clé sous la porte et ne t’a jamais déclaré, t’as pas assez d’expérience pour avoir un vrai boulot à temps plein. Sinon, tu claques un minimum de 200 euros de frais d’inscription à la fac pour pouvoir garder ton mi-temps étudiant, ta chambre en cité et le resto U.

C’est marrant d’ailleurs, ton papa l’État t’imagine toujours étudiant, 18-25 ans = étudiant, c’est imparable. Jeune. Irresponsable. Génération enfant-roi, pourrie-gâtée, on entend souvent ça, aussi. Génération de mômes qui ne veulent pas quitter le domicile parental parce que c’est plus confortable, maman qui lave les slips et fait à manger. Oui, si tu vis encore chez tes parents, c’est parce que t’es une feignasse sans volonté, ça n’a rien à voir avec le coût d’un loyer et les exigences kilométriques des bailleurs. Non, décidément, on ne va pas en plus leur donner de l’argent, ils n’ont qu’à se sortir les doigts du cul et aller bosser, le travail c’est noble, l’assistanat c’est sale.

Trop jeunes.

C’est con, ton papa l’Etat a oublié les petits derniers, derniers de la classe à vie compliquée, digérés trop vite par l’éducation nationale, apprentis à 15 ans, pour l’heure tu n’étais pas trop jeune pour pelleter du gravier sur un chantier, c’est dingue. Ceux-là on ne les entend jamais, les sans-voix qui en chient discrètement.

Ton papa l’Etat dans un élan de générosité, il a prévu une exception, il estime que si tu fais un enfant avant 25 ans, tu l’auras, ton RSA. Mère célibataire, sacrificielle, c’est digne, c’est dans l’ordre des choses. Il a aussi inventé une usine à gaz appelée RSA jeune, qui dit que si tu as travaillé à temps plein 2 ans au cours des 3 dernières années, tu pourras peut-être avoir des sous. Un dispositif tellement bien foutu que seuls 8000 jeunes en bénéficient, puisque dans ce cas de figure, normalement, t’as droit aux allocations-chômage.

Enfin, ton papa l’Etat n’est pas totalement salaud, il te laisse une porte de sortie, il te file même le costume. Tu seras jamais trop jeune pour te trimbaler avec un famas dans une gare SNCF, il paraît que c’est pour faire flipper d’hypothétiques terroristes. Tu seras jamais trop jeune pour te faire buter en Afghanistan. J’ai entendu ta mère à la radio, elle disait qu’elle trouvait ça mieux que tu ailles à la guerre plutôt qu’être au chômage, texto, j’avais envie de hurler, voilà, on y était, on avait réussi à rendre le chômage plus effrayant que la guerre, mais toujours pour les même, j’ai toujours envie de hurler, et c’est toujours aussi bordélique ce que j’écris, et ça part toujours dans tous les sens, et j’arrive pas à remettre de l’ordre dans ce qui n’a pas de sens.

18-25 ans, ça ne veut rien dire quand on y pense, ça devrait être 18-24,99999999 ans, l’absurdité se compte parfois en jours.

Souffle les bougies, ça y est, t’y es, tu l’as ton quart de siècle, remplis ton dossier, un mois de délai de traitement, de pièces manquantes et de courriers égarés plus tard, tu le verras bientôt dans la colonne des positifs de ton relevé bancaire, le virement de 400€, tu rentres enfin dans la grande famille des assistés, tu verras des types à la télé parler de tes privilèges pendant que leurs secrétaires calculent leurs notes de frais et distribuent des chèques-emploi à la philippine qui astique le logement de fonction, je sais, c’est d’un cliché…

Clirstrim

Source: Le salaire de la peur, 29 septembre 2012

3 réflexions sur “Sur la misère étudiante

  1. Pingback: Ton quart de siècle | controappuntoblog.org

  2. De toute façon, moi je vous emmerde : j’ai 51 ans et je gagne 70 000 euros /an, je veux dire 70k euros… Et tu sais où je suis la semaine prochaine ? Tu sais pas ? A Bangkok, me faire tripatouiller par des jeunes de 10 ou 11 ans… Eux y savent où est le fric. Z’avez qu’à faire comme eux, bande de feignasse ! Remuez-vous le cul !
    (Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ?)

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