[Chefresne] Sur la lutte anti-THT et les affrontements lors du « Week-end de résistance à la ligne THT » (22, 23 et 24 juin 2012)

« Des scènes de guerre »: la bataille de la ligne THT racontée par une rennaise

Des affrontements ont éclaté dimanche dernier au Chefresne, un petit hameau de Normandie situé sur le tracé de la future ligne Très Haute Tension (THT) Contentin-Maine. Au moins deux escadrons de gendarmes mobiles (120 agents) ont été mobilisés pour contenir le demi-millier de manifestants, venus de tout le grand Ouest en solidarité avec les militants locaux, qui demandent l’arrêt du chantier. Un «week-end de résistance» d’abord calme et pacifique, mais qui s’est soldé par une démonstration de force policière.

Le bilan officiel fait état de quatre blessés : deux policiers atteints à la main et au bras, et deux militants hospitalisés, dont un touché à la tête. Mais c’est sans compter les blessés légers dans les rangs des manifestants, que les forces de l’ordre auraient chargé sans sommation. Des affirmations confirmées par le témoignage de Mélanie (le prénom a été modifié), de retour à Rennes après un long périple à vélo. Un récit complet de cette journée, d’autant plus surprenant qu’aucun média n’a été autorisé à approcher le camp …

Quel a été le point de départ de ce week-end de résistance anti-THT ?

La décision a été prise par l’assemblée générale qui se réunit tous les mois depuis l’occupation du bois du Chefresne, commencée en avril. Cette AG a été lancée suite à celle de Coutances, où a eu lieu le débriefing de Valognes (mobilisation contre le passage du train de déchets nucléaires, novembre 2011, ndlr.). On a tenu compte des critiques sur l’organisation formulées à cette occasion, et cette fois on a vraiment essayé de décider horizontalement : l’assemblée était ouverte, et tout le monde a pu participer. Les décisions étaient prises au consensus. Au début, le maire du Chefresne était un peu surpris par ce fonctionnement-là, il se disait qu’on arriverait pas à prendre des décisions de manière efficace, et que ça allait être le bordel. Mais au final ça a très bien marché, on avait des commissions pour l’eau et l’électricité, pour s’occuper des barnums et des chapiteaux, etc.

Pourquoi les militants antinucléaires de Valognes sont-ils venus au Chefresne ?

La lutte anti-THT est aussi antinucléaire, c’est pour cela que les deux sont liés. Ce sont des militants qui viennent d’un peu partout, par solidarité contre les grands projets inutiles imposés par l’Etat, l’armée et les entreprises privées, et qui nous dépossèdent de nos vies. Certains arrivaient de Brest (opposants à la centrale au gaz de Landivisau), d’autres de la ZAD (mobilisation contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, ndlr.), ou encore de Lille, parce que là bas aussi, une ligne THT va être construite (Lille-Arras). Beaucoup sont venus des environs, de Manche et de Mayenne. Nous étions à peu près 450, en tout cas c’était le nombre de repas servis le samedi à la cantine.

Comment les personnes concernées par la ligne THT vous ont-elles accueillies ?

Leurs motivations sont très différentes : il y a ceux qui se battent parce qu’ils ont un pilonne dans leur jardin, mais ne sont pas du tout contre le nucléaire, et puis d’autres qui ont très bien compris que la THT va de pair avec la centralisation énergétique, et que sans la centrale EPR, cette ligne n’existerait pas. Juste avant le camp, on a fait une randonnée à vélo pour aller à la rencontre de la population, et chaque soir on était invités dans des fermes de paysans concernés par la ligne THT. Les gens nous expliquaient que dans les associations locales, avant que le fuseau ne soit défini, il y avait encore beaucoup de monde, des manifestations avec des milliers de personnes dans des petits villages. Mais aujourd’hui, il n’y a plus que ceux qui ont un pilonne dans leur jardin qui se mobilisent… Certains se battent à cause des impacts directs sur leur santé, d’autres militent pour la production d’électricité de manière alternative, et un autre développement.

Que sait-on de l’impact environnemental des lignes THT ?

On a rencontré un couple de maraîcher bio, dont le mari est électrosensible. Pour lui, c’est tout simplement invivable. Il y a des ondes électromagnétiques très fortes, des risques de leucémie, de cancer, de dépression, de migraines… Une enquête publique a été faite par des associations locales sur une ligne déjà existante, et a montré les dégâts sur les gens, leur santé, ainsi que sur les animaux. On a aussi des enquêtes étrangères qui prouvent ces risques, mais en France, c’est secret défense. Dans la plupart des pays européens, il n’y a pas de population a moins de 100 ou 300 mètres des lignes, alors qu’ici, il y a des gens qui vivent juste en dessous de la ligne.

Les récits sur la journée de dimanche sont plutôt confus… que s’est-il passé ? 

Le camp de résistance se déroulait le week-end du 22 au 24 juin, mais le vendredi et le samedi c’était surtout des discussions en assemblée, sur l’écologie politique et les perspectives de lutte anti-THT. Et aussi beaucoup de réunions où les stratégie des actions de dimanche étaient élaborées : une premières manifestation, à laquelle participait la population locale, devait se rendre au Chefresne, à une dizaine de kilomètres du camp, une seconde devait bloquer des routes, pour permettre à d’autres groupes d’accéder aux pilonnes. Nous, on devait bloquer un passage, mais en descendant le chemin tout a commencé très vite, dès qu’on a vu les policiers, on s’est retrouvé sans sommation au milieu des lacrymogènes, dans une véritable souricière. C’était une grosse erreur, car on savait qu’ils étaient là et on s’est dit qu’on pouvait les repousser, mais c’était impossible, car après les gaz, ils nous ont balancé des grenades assourdissantes.

Qu’est-ce qui explique le nombre élevé de blessés sérieux et légers ?

Certains affirment que la police utilisait un nouveau modèle de flashball, avec des munitions à fragmentation. Il y a eu beaucoup de tirs tendus, à moins de deux ou trois mètres. J’ai des amis qui ont été blessés par des éclats de grenade dans les jambes. On a quitté le chemin pour aller dans un champ, mais c’était irrespirable, alors on a fait fait demi-tour, et ils ont tabassé les gens par derrière, à coups de matraque. Ils nous ont poursuivi alors qu’on battait en retraite. C’était une vraie bataille, on entendait partout crier «attention, il y a des blessés!», et plus loin «quelqu’un a perdu un oeil!», on voyait des gens transporter leurs amis… Quand on a finalement regagné le camp, installé sur une propriété privée, des paquets de fumigènes ont été lancés au niveau de l’entrée, et à l’intérieur, c’était la désolation. L’équipe dans la tente médicale était affolée, on entendait sans cesse : «c’est un carnage, il y a du sang partout». C’était des scènes de guerre.

Avez-vous des nouvelles des manifestants hospitalisés ? 

Une militante a été transférée au CHU de Caen, apparemment elle n’a pas perdu son oeil. Un autre avait été touché au bras, il est sorti mardi de l’hôpital. Beaucoup sont allés se faire retirer les éclats dans les jambes… ou pas, parce que c’était trop profond, et les médecins ont préféré les laisser dans la cuisse, car les sortir aurait fait plus de dégâts. Il y avait aussi beaucoup de brûlures, à cause du plastique fondu. Vraiment très trash.

La justice a-t-elle était saisie suite à ces affrontements ?

Des plaintes ont été déposées, mais souvent la justice déboute les opposants. RTE dispose d’une ordonnance, qui lui donne droit à 2000€ par heure de blocage sur les chantiers, et ça, c’est appliqué tout de suite. Mais quand les gens concernés portent plainte pour violation de propriété privée, cela prend des mois, et en attendant, la ligne se construit. Les formes d’actions sont complémentaires : le recours juridique, la désobéissance civile, le sabotage clandestin… toutes sont les bienvenues. Les déboulonnages publics servent aussi à démocratiser le mouvement, à montrer qu’on peut agir concrètement, qu’il ne faut pas rester passifs, et reprendre possession de nos vies.

A l’heure actuelle, où en sont les travaux ?

Les pilonnes se construisent assez rapidement, mais depuis des mois, des actions publiques de déboulonnage ont lieu régulièrement. Au départ, c’était possible, mais il y a de plus en plus de répression, maintenant les gens ont peur : le procès d’un déboulonneur s’est tenu mardi dernier à Coutances, et RTE (filiale d’EDF, ndlr.) demande 6000€, pour 4 boulons. Il y a aussi eu des actions de nuit, des pilonnes ont été sciés, des machines sabotées… d’ailleurs, RTE a avoué pendant ce procès que cela lui coûtait beaucoup d’argent, et que les travaux avaient pris du retard. Du coup, on a voulu refaire une action de masse, voir si c’était encore possible, mais ça ne l’est plus vraiment… ce qui favorise la radicalisation, et encourage les actions clandestines, moins transparentes.

Y a-t-il eu des suites à l’expulsion des opposants du château d’eau, peu avant le camp ? 

Le bâtiment a été récupéré par le préfet en toute illégalité (il n’y a pas eu de mise en demeure avant l’intervention, ndlr), alors que le maire le louait à une association locale. Maintenant, des militaires gardent le château d’eau, c’est de la folie, on ne se rend pas compte à quel point c’est irréaliste. Le maire a fait constater par voie d’huissier le «squat» illégal du château d’eau par le préfet, on va voir ce que ça donne. Deux semaines avant le camp, la répression a vraiment augmenté dans le bois, le maire du Chefresne a été convoqué à la gendarmerie, plusieurs personnes (dont le maire, ndlr.) ont fait 10h de garde à vue. Ils ont voulu boycotter les élections dans la commune, mais le préfet les a réquisitionné d’office. En réponse, le maire et son conseil ont démissionné collectivement.

Les journalistes ont systématiquement été tenus à l’écart du camp. Pourquoi?

Il y a toujours eu une grande méfiance vis-à-vis des médias dans tous ces contre-sommets, parce que les propos sont souvent déformés, manipulés dans une toute petite fenêtre… Même si on sait que la lutte passe par la médiatisation, la grande presse, parce qu’il faut bien sensibiliser, ce n’est pas notre but premier, car on sait que cela passera tard, ou dans un format trop court pour avoir le temps d’aborder le fond. L’objectif principal, c’est d’atteindre RTE, et l’Etat. On avait une commission «auto-média», car on préfère faire nos propres images, nos propres communiqués. Des porte-parole ont été désignés, mais on doit faire très attention parce que ceux de Valognes sont aujourd’hui inculpés pour incitation à la violence, destruction de biens publics, et organisation de manifestation illégale… des accusations lourdes, alors que certains n’étaient même pas sur place! L’Etat est incapable de comprendre qu’on fonctionne sans chef. Et comme il n’avait rien à se mettre sous la dent, ce sont les porte-parole qui en ont fait les frais. C’est pour cela que maintenant on se méfie encore plus de notre parole médiatique, pour la sécurité des gens… Face à la répression, on a pas trop le choix.

A froid, que pensez-vous de l’impact de cette journée sur la mobilisation ?

C’est pas vraiment encore à froid… On savait que le moment ne serait pas propice au sabotage, qu’on ne pourrait pas faire grand chose, que cela serait surtout un temps de rencontre, de discussion. Vu la répression actuelle, on ne peut pas atteindre les pilonnes. Malgré tout, il y avait beaucoup de gens qui étaient très organisés, très déterminés, qui ont voulu y aller, mais la force face aux policiers… on y arrivera jamais, ils sont surprotégés, sur-armés, et on manque de mobilité. La veille et l’avant-veille, on aurait pu faire ce qu’on voulait : pendant un jeu de piste, on était sur les chantiers, il n’y avait aucun policier. Mais on est bien obligé de donner des indications pendant les AG, même si on sait que des RG peuvent être présents… C’est dur à trouver cet équilibre entre l’ouverture, pour que tout le monde puisse participer, qu’il y ait une horizontalité, et en même temps d’organiser des actions secrètes efficaces. On a pas encore trouvé l’alchimie.

Leur presse – RennesTV.fr (Olivier ROTH), 30 juin 2012

Lire l’article sur Indymedia Nantes: Retour sur le week-end de résistance au Chefresne 22-24 juin 2012 et le témoignage poignant d’une manifestante blessée grave lors de ce wwek-end

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