Réflexions sur les émeutes en Angleterre

Leave them kids alone

Beaucoup d’encre réelle et digitale a coulé autour des récentes émeutes britanniques. Rapide tour d’horizon des interprétations de plus ou moins mauvaise foi qui en ont été faites.

Les médias main-stream et les politiciens de tout bord crient un refrain monocorde d’une seule voix hystérique sur les voleurs et les voyous. Leur propos ont une drôle de ressemblance avec les déclarations des hommes au pouvoir lors du Printemps arabe. « Ces gens n’ont pas de vraies revendications » / « C’est de la criminalité pure et simple » : laquelle de ces déclarations appartient au respectable Cameron, laquelle appartient au redoutable Khadafi ?

Une fois encore, la soi-disante société civile et citoyenne est prête à soutenir un soulèvement populaire à la seule condition qu’il ait lieu dans des endroits lointains et inconnus. Mais quand la vague atteint le coin de leurs rues, ils n’attendent même pas une minute avant d’invoquer la terreur d’Etat pour réprimer ces émeutes. Une répression qui doit être brutale car en Angleterre les émeutes ne seraient pas une question d’autodétermination des peuples mais seulement d’écrans plats.

Ainsi certains, dans une combinaison revisité de paupérisme à deux balles et résignation catholique, pointent du doigts les UK Riots en tant qu’expression sublime de la consommation compulsive. Comme si les magnifiques gadgets numériques avec lesquels on s’amuse tous les jours devraient être une jouissance exclusive de ceux qui peuvent se les permettre. Comme si lorsque, au lieu de pleurnicher pour les miettes, nous prenons d’assaut la pâtisserie, nous serions des égoïstes.

Nul doute que le consumérisme aux stéroïdes des deux dernières décennies constitue une clé incontournable pour déchiffrer les émeutes anglaises. Mais on s’arrête souvent à une lecture partielle. Pour nous, les émeutes de ces jours constituent plutôt un prisme qui scinde assez clairement le capitalisme contemporain : on arrive à distinguer sur une échelle collective ce que nous avons toutes vécu sur notre peau dans nos quotidiens. On peut être au même temps insurgés et esclaves de la société de consommation. Ce n’est pas justement de cette caractéristique unique que la bête tire sa plus grande force ?

Certains reprochent aux riots un manque de revendications précises. Propos plutôt amusant de la part d’une classe politique qui n’a la moindre idée comment sortir de la grande crise du capitalisme financier que nous traversons aujourd’hui. Surtout que le message des émeutes britanniques est peut-être la seule posture politique claire de ces derniers temps : redistribuer de haut en bas, tout et tout de suite.

D’autres soulignent une fois de plus le rôle crucial de la toile en tant que nouveau champ de bataille qui ressort dans toute son ambivalence. En effet, si les réseaux sociaux font peur au point que les gouvernements (tant au Maghreb qu’au Royaume-Uni) pensent en bloquer l’utilisation, Internet est aussi devenu l’outil de délation privilégié par les bien-pensants.

Ce que l’on constate assez clairement – et que les sociologues à deux balles et nazillons en quête d’identité se fassent une raison – c’est la transversalité ethnique et générationnelle des émeutiers. Sous les capuches, on entrevoit des peaux de toute couleur et des gens de tous âges, dans un métissage social qui redéfinit les horizons du possible.

Quant à nous, nous tirons le constat que l’Europe forteresse est une poudrière qui vit désormais non seulement une guerre ouverte contre ce qui est dehors mais aussi une paix armée avec ce qui est dedans. Le détonateur de cette situation explosive est d’une tragique banalité. Dans tout quartier, en tout moment, les chiens de garde de l’État peuvent mordre trop violemment et déclencher la rage contre les humiliations quotidiennes.

Les valeurs des politiciens télévisés s’éloignent inexorablement de la population, les masques du grand guignol de la société occidentale tombent, les frontières entre propriété légitime et vol n’intéressent plus personne. « La propriété c’est du vol, on va voler la propriété » : au moins pour ce qui concerne cela, le prolétariat n’a jamais été aussi conscient…

Source: Le Réveil, samedi 13 août 2011

Les yeux grands ouvert à Londres

Des visages souriants, certains derrières des écharpes et des cagoules. Nous sommes à Hackney, Londres. Ou alors c’était Hackney hier soir. C’est quelque part ailleurs ce soir, et ce sera encore ailleurs dans quelques heures à peine. Les sourires sont là parce que les rues ont été prises et parce que plus personne n’a peur de la police.

Certaines personnes disent que mettre le feu à une bagnole de flic n’est pas politique, que le pillage d’un magasin est un acte de voyou égoïste, que défoncer des vitrines est un acte irresponsable. Pour ceux qui disent que ce n’est pas politique, ils ont vécu dans cette ville avec les yeux clos, ne voyant pas les immenses inégalités grandissantes et la répression économique et sociale. La politique. Les politiques de logement. Les politiques urbaines. Les politiques sociales. Les politiques financières. Résultat : non seulement les gens vivent dans des apparts de merde, avec des boulots de merde, et subissent la merde de la police au quotidien, mais à l’horizon, on ne peut apercevoir qu’encore plus de merde avec les restrictions budgétaires atteignant de nouveaux pics.

Il y a ceux qui disent que ce n’est pas politique parce que les cibles sont mauvaises – des petites épiceries et quelques lieux d’habitation sont malheureusement a compter parmi les victimes. Ils disent aussi que ce n’est pas politique parce que le pillage sert plus le marché noir que la nécessité de se nourrir, ou parce que les gens volent des motos et des cameras aux spectateurs, mais il ne s’agit pas d’émeutes consciencieusement organisées comme certains ne semblent pas le comprendre. C’est une réaction, une révolte, l’éclatement d’une bulle de colère, de répression, du manque d’option et de possibilités, de l’ennui pur et de la dépression. Et quand cette bulle finit par éclater, tout peut potentiellement devenir cible de la vengeance d’un assassinat policier, mais il y aussi l’amusement, gagner du terrain et regagner du pouvoir sur sa propre existence pour un instant, et à travers toute la ville pendant quelques jours.

Comme dans toute action de rue, chaque personne impliquée a sa propre façon de s’exprimer, c’est-à-dire qu’il y a constamment des discussions et des disputes politiques entre les protagonistes sur les raisons et les actions à mener. Dire que ces personnes sont des bandits et qu’ils n’ont rien de politique est un mensonge. Comment la discussion et les actions contre le continuel harcèlement et les assassinats policier peuvent ils ne pas être politiques ? Comment les discussions sur les problèmes sociaux, les restrictions budgétaires du gouvernement contre les jeunes, le chômage, le manque d’une simple petite possibilité d’autonomie, ne peuvent elles pas être politiques ? Comment tant de personnes peuvent elles soudainement êtres perçues comme de banals voyous et criminels ?

Dans un article d’un journal, un nouvel habitant de Hackney se plaint de ne plus se sentir en sécurité dans le quartier, alors qu’il pensait que les problèmes sociaux ou les fusillades étaient circonscrites aux gangs, aujourd’hui il est terrifié à l’idée de sortir de chez lui. Cela montre bien la ségrégation, même dans les quartiers les plus mixtes, et comment il est facile d’oublier les problèmes sociaux tant que les victimes sont jeunes et noires. Ces jours-ci, les victimes ne sont pas jeunes et noires.

Hormis la peur, comment réagissent les autres gens ? Certains sont furieux, furieux a propos de la destruction de quartiers déjà pauvres, certains sont organisés en milices et défendent leurs quartiers comme la communauté turque à Stoke Newington, chassant un groupe d’émeutiers hors de leur territoire, d’autres organisent des rondes et des discussions dans la rue pour imposer d’autres moyens de réagir au meurtre de Mark Duggan.

Troisième jour, et les sirènes ne cessent de crier à travers les rues. Tous les employés du centre de Londres ont été priés par la police de quitter le travail plus tôt et de rentrer chez eux afin d’éviter les émeutes nocturnes annoncées. Une réunion COBRA a été annoncée (cabinet office briefing room A) après que le premier ministre fut convaincu qu’il devrait écourter ses vacances toscanes pour prendre un avion pour Londres. Ont été mentionnées les balles en caoutchouc et l’augmentation des effectifs policiers qui semblent être le seul remède qu’ils veulent nous foutre au fond de la gorge contre une maladie sociale qui n’est devenue mortelle qu’après que la police ait tuée un homme.

Occupied London collective, 09.08.2011. 

Traduit de l’anglais par Non Fides, 11/08/2011

Tract trouvé dans un quartier de Londres

Criminalité et récompenses

« Qu’est-ce que le crime de piller une chaîne de magasins à côté du crime d’en posséder une ? »

Luther Brecht

Les pillards ne donnent pas de conférences de presse. Cela fait que toutes les conversations de la matinée sur la BBC étaient un peu unilatérales.

Présent la nuit dernière à Brixton, je me sens aussi qualifié que quiconque pour offrir un point de vue, celui d’un anarchiste installé dans la région depuis six ans.

Premièrement. Aucune des personnes qui vidaient le Currys [magasin d’électronique. Ndt.] la nuit dernière ne pourra payer les 9000£ de frais de scolarité annuels du système universitaire néo-libéral flambant neuf de David Cameron, tant apprécié par les jeunes de Londres. Bien que, en Grande-Bretagne, la mobilité sociale soit un peu plus grande aujourd’hui qu’à l’époque victorienne que Cameron semble idolâtrer, les relents racistes sont encore assez présents dans cette grande symphonie qu’est la société britannique. La plupart des personnes de couleur qui ont participé au pillage du Currys sur Effra Road la nuit dernière ne sortiront jamais faire de leurs cités pour entrer dans la Grande Société. Ils n’ont pas grand chose à perdre.

Malgré cela, la foule relativement mixte (pour Brixton) de plusieurs centaines de personnes se sentait d’humeur festive la nuit dernière, alors que les voitures s’alignaient des deux côtés de la route jusqu’au canal de Brixton. Ce ne sont pas des gens qui sont habitués à gagner très souvent. La chance de pouvoir emporter plusieurs centaines de milliers de livres d’électronique, sous le nez de la police impuissante, qui d’habitude les harcèle, les bat ou les tue, a fait de cette nuit une bonne nuit. Les adolescentes qui visaient l’écran plasma géant de leurs rêves ont été assez polies pour me dire « excusez-moi », très sincèrement, lorsqu’elles m’ont heurtées alors qu’elles surgissaient sur le parking du Currys. La nuit dernière, tout le monde était de bonne humeur sur Effra Road.

Ce matin, les rabat-joie dans les grands médias n’étaient pas du même avis.

De nombreux commentateurs ont dénoncé le manque de motivations politiques claires dans les émeutes, et semblaient inquiets du fait que le pillage rendait les émeutes peu respectables. Selon cette ligne de pensée, la pauvreté n’est pas politique.

À la radio, sur le web, et dans les journaux, il y a beaucoup de discussions en ce moment au sujet de la « bêtise » des émeutiers qui brûlent leurs propres quartiers. Tous les commentateurs qui débitent ces arguments n’ont pas tenu compte de certains faits assez basiques.

Lecteurs outrés du Guardian [quotidien de centre-gauche], je vous le dis : vous n’êtes que partiellement dans le vrai. Il est certain que le gars qui se baladait avec la caisse enregistreuse du côté de la Brixton Academy la nuit dernière n’a probablement pas conceptualisé ses actions selon les théories du choix rationnel économique. Toutefois, en comparaison avec quatre années de tentatives infructueuses de capitalisme d’Etat pour nous catapulter hors de la crise économique, ses manœuvres étaient hautement rationnelles. Détruire les preuves en boutant le feu à la cuisinière à gaz pour brûler le Nandos [une chaîne de restaurants sud-africains faisant de la cuisine portugaise] de Stockwell Road est assez fou. Mais cela fait beaucoup plus de sens économique, à Brixton, que tout ce qu’ont tenté jusqu’à présent le Labour, les conservateurs, ou les génies de la ville de Londres.

Briser les vitres à Brixton est probablement un chemin plus sûr vers la prospérité pour la plupart des gens que n’importe lequel des chemins plus respectables déjà explorés.

Le gars qui s’est pointé aujourd’hui pour réparer les vitres brisées sur Brixton Road vit probablement sur cette rue, un peu après le tapis du verre brisé, il est peu probable qu’il soit un spéculateur de devises ou un gestionnaire de fonds spéculatifs à mi-temps. Tout l’argent qu’il se fera en réparant les vitres sera dépensé en priorité dans sa communauté locale.

Les mérites d’aspirer à l’infini de l’argent hors des poches des personnes qui travaillent pour les injecter dans les comptes de réserve suralimentés des joueurs de casino de Canary Wharf [nouveau quartier financier de Londres] sont un peu moins clairs pour moi, à l’heure actuelle. La crise est entrée dans sa cinquième année. Balancer des centaines de milliards dans les renflouements successifs des banques, dans les allégements fiscaux pour les entreprises, et dans d’autres accessoires d’une économie mondiale qui ressemble de plus en plus celle de l’URSS vers 1987 n’est clairement pas une stratégie gagnante.

L’éruption du chaos économique dans la zone euro et les balles de la police qui ont traversé le corps de Mark Duggan, mettant un terme à sa vie, sont désormais deux événements qui sont liés ensemble dans la séquence des émeutes massives de Londres, le plus important centre financier d’Europe.

Ces émeutes sont remarquables principalement par les inversions de rôle qu’elles provoquent, et l’indignation dans les grands médias est le reflet de ce processus. L’indignation est vraiment intéressante si on s’arrête pour y réfléchir.

Par exemple : le bénéfice du commerce est une sorte de vol. C’est de la valeur économique qui est aspirée hors d’une communauté locale par le biais des caisses enregistreuses d’une entreprise. Les décisions quant à l’endroit où vont être réinvestis les profits sont l’apanage des gestionnaires d’entreprise et des actionnaires, non pas la décision du peuple dont cette valeur a été extraite. L’ensemble de ce processus est fondamentalement anti-démocratique.

Ce déni quotidien des droits politiques et démocratiques fondamentaux est « normal », et peut durer des années, des décennies ou des siècles. Les sociétés peuvent voler les pauvres – mais toute tentative de la part des pauvres de voler en retour doit être condamnée dans les termes les plus forts.

De même, j’ai eu plusieurs conversations aujourd’hui sur les émeutes de samedi soir à Tottenham. Elles ont invariablement fait référence au cas de Keith Blakelock, le policier tué pendant les émeutes de 1985 à Broadwater Farm. Pas une seul de ces conversations ne contenait de référence à Cynthia Jarrett, la femme dont l’assassinat lors de la fouille de son appartement a déclenché ces émeutes.

De la même façon, je doute que les commentateurs indignés de la classe moyenne qui sont passés ce matin sur la radio BBC4 ont beaucoup pensé aux dizaines de personnes que les flics ont tué en garde à vue, ou à l’humiliation, plus ou moins quotidienne, des jeunes noirs qui sont arrêtés et fouillés devant ma maison. Le message véhiculé par tout cela est assez clair : les attaques de la police sur les personnes pauvres qui ne peuvent pas se défendre (surtout les noirs) sont normales. Inversement, les attaques du peuple sur la police sont un outrage, surtout s’il leur arrive de réussir. Et ne demandez surtout pas au gars qui a emporté la caisse enregistreuse de donner sa version des faits.

Cela ne veut pas dire que le camion de pompier qui vient crier devant ma fenêtre est une bonne chose. Les problèmes politiques et économiques de Brixton sont complexes. Il est trop facile de débiter des platitudes sur le fait que rien ne sera plus jamais comme avant – mais pour quelques heures la nuit dernière, en descendant Effra Road avec des écrans plasma et des ordinateurs portables Macintosh sous le bras, les perdants ont été les gagnants. Et cela pourrait avoir un effet puissant.

Max von Sudo

Article traduit de London Indymedia par Le Réveil, 10/08/2011.

Voir l’entretien avec Alain Bertho mais aussi un texte du Mouvement Solidaire des Travailleurs d’Irlande

Une réflexion sur “Réflexions sur les émeutes en Angleterre

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